Posez la question autour de vous : « Selon vous, dans le monde, la
pauvreté extrême a-t-elle augmenté, diminué ou stagné ces vingt
dernières années ? » Une large majorité de gens répond « augmenté » ou «
stagné ». C’est l’expérience que le médecin et statisticien suédois
Hans Rosling a menée auprès de milliers de personnes,
racontée dans son livre Factfulness (2018) : sur de nombreuses
questions de ce type, le public répond plus mal que le hasard, et
toujours dans le même sens — le sens du pire.
Ce n’est pas une question d’intelligence. Des publics très instruits
se trompent aussi. C’est un mécanisme, et il vaut la peine de le
démonter, parce qu’il déforme notre rapport au réel sans que nous nous
en rendions compte.
Le
sentiment et la mesure ne disent pas la même chose
Il faut distinguer deux choses qu’on confond facilement. D’un côté,
ce qu’on ressent : une impression diffuse que tout se
dégrade, que c’était mieux avant, que l’avenir est bouché. De l’autre,
ce qu’on peut mesurer : des indicateurs datés,
vérifiables, sur la santé, l’éducation, la violence, l’accès aux biens
essentiels.
Sur un grand nombre de ces indicateurs mesurables, la tendance longue
est à l’amélioration. L’espérance de vie mondiale est passée d’environ
31 ans en 1900 à environ 73 ans aujourd’hui. La mortalité infantile a
chuté partout. L’alphabétisation a progressé d’un continent à l’autre.
Ce sont des faits documentés, indépendants de l’humeur du moment.
Le point n’est évidemment pas que « tout va bien ». Beaucoup de
choses vont mal, et certaines se dégradent. Le point est plus précis :
il existe un écart systématique entre ce que les
chiffres montrent et ce que nous croyons percevoir. Et cet écart penche
toujours du même côté. Cet écart a des causes identifiables.
Trois mécanismes
qui fabriquent le pessimisme
1. L’adaptation
: on s’habitue au bon, jamais au manque
Le premier mécanisme est psychologique. L’être humain s’adapte vite à
ce qu’il obtient. Un confort nouveau procure un soulagement, puis
devient la norme, puis cesse d’être perçu. L’eau potable au robinet a
sans doute émerveillé celui qui l’a vue arriver chez lui ; pour qui est
né avec, elle est simplement « normale », jusqu’au jour où elle
manque.
Conséquence : les progrès, une fois acquis, deviennent invisibles. Le
manque, lui, se fait toujours sentir. Notre attention est
structurellement attirée vers ce qui cloche, jamais vers ce qui marche
en silence.
2.
Le biais médiatique négatif : l’actualité couvre ce qui dérape
Le deuxième mécanisme est structurel, et il tient à la nature même de
l’information. Une actualité, par définition, c’est ce qui sort de
l’ordinaire. Un avion qui atterrit normalement n’est pas une nouvelle ;
un crash, oui. Un hôpital qui soigne sans incident n’est pas un titre ;
une défaillance, si.
Ce n’est pas une consigne ni un parti pris malveillant. C’est une
propriété du flux : il sélectionne l’événement, donc l’anomalie, donc
souvent le mauvais. Quand on s’abreuve en continu à ce flux, on reçoit
une image du monde composée presque uniquement de ses ruptures. Une
amélioration qui s’étale sur trente ans n’a aucune chance de devenir un
« événement » ; une catastrophe qui dure trois heures occupera tous les
écrans.
Ajoutez à cela que le rythme du flux s’est accéléré et qu’il
sollicite l’émotion — l’indignation, la peur, l’alarme retiennent mieux
l’attention que le constat tempéré — et vous obtenez une machine qui,
sans le vouloir, produit du pessimisme à jet continu.
3.
L’effet de cliquet : on hérite des acquis sans en voir la
construction
Le troisième mécanisme tient au temps long. Chaque génération hérite
de ce que la précédente a bâti, souvent au prix d’efforts et de conflits
qu’elle n’a pas connus. Le suffrage universel, la sécurité sociale, les
normes de sécurité : on en bénéficie sans avoir assisté à leur
construction, donc sans en mesurer ni le coût ni la fragilité.
Tant qu’un acquis tient, il paraît éternel. On ne réalise sa nature
de construction — donc de chose défaisable — qu’au moment où il commence
à reculer. C’est seulement quand un service public se dégrade qu’on se
souvient qu’il n’allait pas de soi.
Pourquoi ce biais n’est pas
anodin
On pourrait croire qu’un excès de pessimisme est sans gravité, voire
prudent. Ce n’est pas si simple.
Une perception faussée conduit à de mauvais diagnostics. Si l’on
croit que tout s’effondre indistinctement, on ne distingue plus ce qui
se dégrade vraiment de ce qui tient encore, ni ce qu’il faut défendre en
priorité. Le pessimisme indifférencié paralyse autant que l’optimisme
béat : l’un dit « rien ne sert d’agir, c’est foutu », l’autre « pas
besoin d’agir, tout va bien ». Les deux désarment.
Surtout, ce biais fragilise précisément ce qui fonctionne. Un acquis
qu’on ne voit pas, parce qu’on est convaincu que tout va mal, ne sera
pas protégé quand il sera menacé.
Voir clair, ni rose ni noir
Corriger ce biais ne consiste pas à se forcer à l’optimisme. Il
s’agit de retrouver une vision proportionnée : tenir ensemble ce qui se
dégrade et ce qui s’améliore, le mesurable et le ressenti, sans laisser
le flux décider à notre place de la couleur du monde.
C’est exactement ce que cherche à faire le livre dont cet article est
tiré : redonner à voir, dans une série par ailleurs très critique, ce
qui dans nos sociétés fonctionne réellement — non pour rassurer, mais
pour penser juste.
Cet article complète la page de référence : Ce qui fonctionne vraiment
dans nos démocraties : les acquis qu’on oublie.
Article tiré de Ce qui fonctionne, tome de la
série Les Rouages de Jacques Jordens. Un livre de
tempérance qui inventorie les grands acquis civilisationnels des
démocraties modernes et explique pourquoi le flux d’information nous les
rend invisibles. À retrouver sur jordens.eu.