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Soft power : qu’est-ce que c’est et comment il façonne notre quotidien (guide complet)

Un lundi matin, dans un bureau de Liège ou de Lyon. On parle d’un
meeting à caler avant la deadline, du dernier épisode
d’une série qu’on a tous regardée la veille, on déjeune d’un café d’une
enseigne née à Seattle. Personne, dans cette pièce, n’a reçu d’ordre.
Personne ne s’est senti contraint. Et pourtant, les mots, les images,
les goûts qui circulent là sont, pour une large part, venus d’ailleurs —
d’un même pays, importés sans qu’on y prenne garde.

C’est exactement ce phénomène que désigne une expression devenue
courante sans être vraiment comprise : le soft power.
Ce guide en propose une définition claire, son histoire, et l’inventaire
de ses leviers concrets — non pour accuser, mais pour rendre visible une
architecture d’influence qui, par construction, préfère ne pas se
voir.

Le soft
power, c’est quoi ? La définition de Joseph Nye

Le terme est attribué au politologue américain Joseph
Nye
, professeur à Harvard, qui le théorise dans Bound to
Lead
(1990) puis dans Soft Power: The Means to Success in World
Politics
(2004). Selon Nye, le soft power désigne la capacité d’un
État à influencer le comportement d’autres acteurs sans
recourir à la contrainte militaire (le hard power) ni à
l’incitation économique, mais par l’attraction : la
séduction de sa culture, de ses valeurs, de son mode de vie, auxquels
les autres adhèrent volontairement.

Nye n’a pas inventé la chose — il l’a nommée. L’attraction culturelle
existait bien avant lui : la Rome antique, la France de Louis XIV, la
Grande-Bretagne victorienne ont toutes exercé une forme d’influence par
le prestige. Ce qui change au XXᵉ siècle, c’est l’échelle. Par son
intensité et sa couverture planétaire, le soft power d’origine
américaine est sans véritable précédent.

Sa particularité tient à un trait que Nye souligne lui-même :
contrairement à la force, le soft power n’apparaît pas comme une
domination
. Celui qui en est la cible y consent — souvent avec
enthousiasme. Il ne se sent pas dominé : il se sent moderne, dans le
coup, connecté au reste du monde.

Une histoire qui se
construit délibérément

Comprendre le soft power suppose de voir qu’il n’est pas tombé du
ciel. C’est une construction historique, par étapes documentées.

Des fondations posées dès
1917

Dès la Première Guerre mondiale, les États-Unis se dotent d’un
service de propagande d’État (le comité Creel, 1917). Pendant la Seconde
Guerre mondiale, l’Office of War Information industrialise la production
d’images, d’affiches et de films. À la sortie de la guerre, le
plan Marshall a aussi un volet culturel : financement
de la presse, des livres, des échanges étudiants, ouverture de centres
culturels en Europe.

Une diffusion méthodique
(1945-1990)

Le cinéma joue ici un rôle central. Historiens et chercheurs sur la
diplomatie culturelle rappellent que Hollywood a été
soutenu comme un instrument d’influence. L’accord franco-américain dit
Blum-Byrnes (1946) a notamment réservé une part des écrans
français aux films américains, en lien avec la question des dettes de
guerre. La musique populaire — rock, pop, plus tard hip-hop — devient
une langue commune de la jeunesse mondiale. Des marques alimentaires
standardisent jusqu’au goût.

La couche numérique
(1990-2010)

Internet, né de la recherche publique et militaire américaine,
devient l’infrastructure mondiale par défaut. Les grandes plateformes —
communément regroupées sous l’acronyme GAFAM — construisent ensuite la
couche logicielle à travers laquelle des milliards de personnes
cherchent, communiquent, achètent. Les séries en streaming prennent le
relais du cinéma comme réservoir de références partagées.

Un monopole qui s’effrite
(depuis 2010)

L’histoire ne s’arrête pas là, et c’est important pour ne pas verser
dans le fatalisme. La vague culturelle coréenne (la Hallyu, de
BTS à Parasite et Squid Game), la montée de
plateformes non américaines, le regain du cinéma européen montrent que
l’ère du monopole est terminée. La machine continue de
tourner, mais elle n’est plus seule.

Les huit leviers à connaître

L’intérêt d’une approche documentaire, c’est qu’elle nomme des
mécanismes plutôt que des coupables. On peut recenser huit grands
leviers par lesquels le soft power agit concrètement dans nos vies.

  1. L’audiovisuel — cinéma et streaming fournissent une
    part importante des récits que nous consommons, et avec eux des schémas
    narratifs (le héros, l’ennemi, la justice, la réussite).
  2. Les grandes plateformes numériques — recherche,
    messagerie, cartographie, achat en ligne passent massivement par des
    outils conçus dans un même écosystème.
  3. La standardisation alimentaire — la palette
    gustative mondiale (sucré, gras, salé) se calibre autour de modèles de
    restauration rapide.
  4. La mode et la cosmétique — une esthétique du corps,
    du sourire, du vêtement se diffuse comme norme implicite.
  5. Le sport globalisé — disciplines, formats et
    pratiques (du fitness aux ligues professionnelles) circulent
    depuis un même foyer culturel.
  6. Les universités et normes scientifiques
    classements internationaux et publication en anglais comme condition de
    visibilité.
  7. Les normes techniques et économiques — standards de
    comptabilité, d’audit, de réseau, jusqu’à la disposition du
    clavier.
  8. La langue — l’anglais comme langue par défaut de la
    science, du commerce et du numérique, et le franglais professionnel qui
    colonise jusqu’aux conversations internes.

Aucun de ces leviers ne relève d’un complot. Chacun est le produit
d’une avance historique, d’investissements et d’effets d’entraînement.
C’est précisément ce qui les rend efficaces : ils ressemblent à l’état
naturel des choses.

Voir la machine pour
pouvoir choisir

L’objectif d’un tel inventaire n’est pas le ressentiment, encore
moins l’idée caricaturale d’un « anti-américanisme ». Il est plus
modeste et plus utile : rendre visible ce qui agit sur
nous à bas bruit. Comme l’écrivait Umberto Eco à propos de l’Europe, la
diversité — des langues, des récits, des regards — n’est pas un handicap
à résoudre par l’uniformité, mais une ressource intellectuelle. On ne
peut défendre cette diversité qu’à condition de l’avoir d’abord
aperçue.

Voir la machine ne signifie pas la rejeter en bloc. Cela signifie
pouvoir distinguer ce qu’on adopte par goût réel de ce qu’on absorbe par
défaut — et, le cas échéant, rééquilibrer son régime culturel.


Ce guide est l’introduction d’un travail plus large. Dans
La Machine Invisible (série Les Rouages), Jacques
Jordens retrace, depuis une perspective européenne et belge, la
formation du soft power américain et détaille chacun de ses huit leviers
— pour apprendre à les reconnaître, et à choisir.

À lire ensuite : Pourquoi utilise-t-on
autant de mots anglais au travail ?
· Combien
d’heures par jour passons-nous sur des plateformes américaines ?
·
Comment
l’Europe protège-t-elle sa culture face aux géants américains ?

Du même auteur

La machine culturelle n’est qu’un rouage parmi d’autres. Pour en
explorer les mécanismes voisins — l’information, le langage, le
consentement — dans la série Les Rouages de Jacques Jordens :

  • Le Métier de Berger
    comment se fabrique le consentement d’une population.
  • L’Angle Mort — pourquoi
    l’essentiel échappe au journal télévisé.
  • La Novlangue — ces mots flous qui
    pensent à votre place.
  • Les Rouages — la synthèse
    de la série, grille de lecture du pouvoir au quotidien.
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