Un soir, vous changez de chaîne. Une autre voix, un autre plateau, un autre logo. L’impression de choisir. Pourtant, derrière ces enseignes différentes, les capitaux convergent souvent vers les mêmes coffres. La vraie question, plus froide, est celle-ci : qui décide de ce qui mérite d’être un sujet, et de ce qui n’en est pas un ? Pour y répondre, il ne faut pas chercher un coupable. Il faut regarder un mécanisme. La propriété.
Pourquoi la propriété compte : le premier filtre
En 1988, Herman et Chomsky décrivent dans Manufacturing Consent non un complot, mais un modèle de propagande : cinq « filtres » à travers lesquels l’information doit passer. Le premier, le plus structurant, est la propriété. Un grand média est d’abord une entreprise, soumise à un impératif de rentabilité. Cet impératif ne dicte pas chaque titre ; il agit en amont, par sélection. Aucune réunion secrète n’est nécessaire — la structure suffit.
Le deuxième filtre, la publicité : le produit vendu n’est pas l’information, c’est vous, l’audience livrée aux annonceurs. Mécaniquement, ce qui contrarie les annonceurs majeurs tend à être marginalisé.
L’état de la concentration : les chiffres
États-Unis. En 1984, une cinquantaine de sociétés indépendantes se partageaient l’essentiel des médias. En 2011, environ 90 % des grands médias étaient contrôlés par six conglomérats. Le paysage 2025 s’organise autour de quelques mastodontes (Comcast/NBCUniversal, Disney, Warner Bros. Discovery, Paramount Skydance). Précision honnête : ces groupes n’ont jamais possédé chaque titre — un tissu local plus dispersé existe, mais il s’effondre (jusqu’à 50 millions d’Américains dans des « déserts d’information » en 2025).
France. Une poignée de milliardaires détient l’essentiel des médias : Bernard Arnault (Les Échos, Le Parisien), Xavier Niel (Le Monde), Vincent Bolloré (Vivendi, Canal+), Patrick Drahi (Libération, L’Express). RSF et des syndicats ont porté devant le Conseil d’État le rachat de Challenges par LVMH — preuve que la concentration est un objet de contentieux.
Belgique. Au sud, deux groupes dominent : Rossel et IPM. Le rachat de RTL Belgium par DPG et Rossel a cristallisé l’inquiétude : une part écrasante de la presse francophone adossée à très peu de mains.
| Groupe / acteur | Pays | Étendue | Enjeu |
|---|---|---|---|
| Comcast, Disney, Warner, Paramount | États-Unis | TV, câble, studios, info | ~90 % des grands médias dès 2011 ; déserts d’info |
| Arnault, Niel, Bolloré, Drahi | France | Presse, radio, TV | Quelques milliardaires ; recours RSF |
| Rossel · IPM | Belgique fr. | Quotidiens, RTL Belgium | Pôle dominant francophone |
| Google, Meta, Amazon, Apple | Mondial | Distribution + publicité | Assèchent le revenu des rédactions |
Le poids de la publicité, aujourd’hui
Le revenu publicitaire qui finançait le journalisme a migré vers les plateformes. En 2024, la publicité sur les réseaux sociaux a atteint 247 milliards de dollars — un argent qui ne revient pas aux rédactions. RSF, dans son Index 2025, fait de la fragilité économique la première menace sur la liberté de la presse. Hier un média dépendait de ses annonceurs ; aujourd’hui il dépend en plus des plateformes qui contrôlent sa distribution et captent ses recettes.
Ce que ça ne prouve pas — et ce que ça implique
Ce que la concentration ne prouve pas : aucune coordination occulte, aucune cabale. Croire qu’une poignée d’hommes se réunit pour décider de vos pensées, c’est troquer un mécanisme vérifiable contre un fantasme invérifiable. La plupart des journalistes sont honnêtes.
Ce qu’elle implique : que le cadre lui-même est déterminé en amont, par la structure de propriété et le modèle économique. Les faits de propriété sont publics, datés, contentieux — ce sont des registres, pas des soupçons. Le coupable, s’il faut ce mot, n’est pas un architecte tapi dans l’ombre. C’est l’architecture. Comprendre cela ne rend pas cynique : cela rend lucide, et invite à diversifier ses sources.
Pour aller plus loin
Vous voulez voir l’ensemble du dispositif ? La Machine Invisible, de Jacques Jordens (sur StreetLib), démonte pièce par pièce les rouages qui décident, en amont de vous, de ce que vous saurez. Des faits, des sources, aucun complot.
Sources
- Concentration of media ownership — Wikipedia ; Fortune, « These 6 Companies Control Much of U.S. Media ».
- RSF — Media concentration (France, Conseil d’État) ; World Press Freedom Index 2025.
- Oxfam France, « Média crash » ; Basta!, « Médias et milliardaires ».
- RTBF / BX1 — concentration des médias en Belgique (Rossel, IPM, RTL).