Société

Ce qui fonctionne vraiment dans nos démocraties : les acquis qu’on oublie

Ce matin, quelqu’un, quelque part en Europe, s’est levé, a tourné un
robinet, et de l’eau potable en est sortie. Il ne s’est pas demandé si
elle contenait le choléra. Il a appuyé sur un interrupteur, la lumière
s’est allumée. Il a peut-être avalé un comprimé d’antibiotique pour une
infection qui, il y a un siècle, aurait pu le tuer. Aucun de ces gestes
ne lui a paru remarquable. C’est précisément le problème.

Nous vivons entourés de mécanismes qui fonctionnent si bien qu’ils
sont devenus invisibles. Et parce qu’ils sont invisibles, nous les
oublions. Pire : nous finissons par croire que tout va mal, alors qu’une
partie considérable de notre quotidien repose sur des acquis que nos
arrière-grands-parents auraient pris pour des miracles.

Cette page n’est pas une apologie béate du système. C’est l’inverse
exact d’une démonstration que tout va bien. C’est un effort d’honnêteté
: avant de critiquer ce qui ne marche pas — et il y a beaucoup à
critiquer — il faut savoir voir ce qui marche. Faute de quoi la critique
devient aveugle, et l’aveuglement ne répare rien.

Pourquoi
reconnaître les acquis n’est pas être complaisant

Il existe une confusion répandue : croire que reconnaître ce qui
fonctionne reviendrait à pardonner ce qui dysfonctionne. C’est faux, et
c’est même l’inverse.

On ne défend bien que ce qu’on a appris à voir. Un service public que
l’on tient pour une évidence éternelle ne sera pas défendu le jour où il
sera menacé, parce que personne n’aura remarqué qu’il pouvait
disparaître. Reconnaître un acquis, c’est d’abord se rendre capable de
le protéger.

La posture adoptée ici est documentariste : on décrit des mécanismes,
on cite des faits datés, on montre des ordres de grandeur. On ne cherche
pas de coupable et on ne distribue pas de médaille. L’objet d’étude
n’est pas tel ou tel dirigeant, c’est l’architecture collective qui a
produit ces transformations.

Un inventaire raisonné
des grands acquis

La santé : la mort repoussée

En 1900, l’espérance de vie moyenne dans le monde était d’environ 31
ans. En 2024, selon les estimations courantes, elle approche 73 ans. Ce
doublement n’est pas un hasard : il tient à quelques mécanismes
identifiables.

L’eau potable, d’abord. Au XIXe siècle, une part très importante de
la mortalité infantile provenait d’infections hydriques — choléra,
dysenterie, typhoïde. L’assainissement, la chloration et la surveillance
bactériologique ont fait reculer cette cause de décès à un niveau
marginal en Europe. Les antibiotiques, ensuite : la pénicilline,
découverte par Fleming en 1928 et produite industriellement dans les
années 1940, a transformé des maladies autrefois mortelles — pneumonie,
infections post-opératoires — en affections traitables en quelques
jours.

S’y ajoutent l’imagerie médicale (rayons X dès 1895, échographie,
scanner, IRM), qui permet de regarder à l’intérieur d’un corps sans
l’ouvrir, et la vaccination, qui a permis d’éradiquer la variole
(déclarée disparue par l’OMS en 1979) et de réduire massivement la polio
et la rougeole. Le débat sur les modalités des politiques vaccinales
reste légitime ; l’efficacité historique des vaccins éprouvés, elle, est
documentée.

Le savoir : l’accès à la
lecture

Vers 1850, en France, environ la moitié des adultes savaient tout
juste signer leur nom. Aujourd’hui, la quasi-totalité de la population
adulte est alphabétisée. L’école publique, obligatoire et laïque, a
rendu ordinaire un accès au savoir qui était autrefois le privilège
d’une minorité.

Cet acquis a ses limites bien réelles — massification, inégalités
persistantes, débats sur le niveau — mais l’ordre de grandeur de la
transformation reste considérable.

Les libertés et l’État de
droit

Le suffrage universel est récent. En France, le vote des femmes date
de 1944-1945 ; en Belgique, leur entrée au Parlement de 1948. Il a moins
d’un siècle. Imparfait — abstention, professionnalisation de la vie
politique — il demeure infiniment supérieur à l’absolutisme qui l’a
précédé.

La justice pénale moderne repose sur des principes que nous récitons
sans y penser : présomption d’innocence, droit à la défense,
interdiction de la détention arbitraire, voies de recours, abolition de
la peine de mort (1981 en France). Là encore, le système est lent,
parfois injuste socialement — mais on le compare au gibet sans procès de
l’Ancien Régime, pas à un idéal.

La prospérité partagée

L’État-providence — sécurité sociale créée en 1945 en France, en
1944-1945 en Belgique — a réduit la misère de masse en Europe
occidentale après-guerre. Retraites par répartition, allocations
familiales, couverture maladie : un filet de sécurité que ses déficits
récurrents fragilisent, mais qui reste l’un des grands accomplissements
politiques du continent.

L’infrastructure invisible

L’électricité disponible en permanence (en France, moins de deux
heures de coupure par foyer et par an en moyenne) et l’aviation civile,
dont la sécurité est environ cent fois supérieure à celle de
l’automobile rapportée au passager, illustrent un même mécanisme : des
réglementations, des retours d’expérience institutionnalisés et une
coordination collective qui transforment une activité dangereuse en
routine fiable.

Pourquoi on oublie tout cela

Si ces acquis sont aussi massifs, pourquoi ne nous emplissent-ils pas
de gratitude ? Trois mécanismes l’expliquent, sans qu’aucun ne relève
d’un complot.

Le premier est l’adaptation hédonique : on s’habitue
à ce qu’on possède. L’eau au robinet a cessé de nous étonner le jour où
elle est devenue permanente. Un acquis qui fonctionne est, par nature,
silencieux.

Le deuxième est le biais de l’information : les
médias couvrent ce qui dérape, pas ce qui tient. Un service public qui
fonctionne ne fait jamais la une ; une défaillance, si. Notre
représentation du monde s’en trouve déformée vers le sombre. (Ce
mécanisme est détaillé dans un article dédié : pourquoi a-t-on
l’impression que tout va mal alors que beaucoup s’améliore
.)

Le troisième est l’effet de cliquet : on hérite sans
effort de ce que la génération précédente a construit dans la douleur,
et l’on n’en mesure la fragilité que lorsqu’il commence à reculer. Or
certains de ces acquis reculent aujourd’hui, et c’est précisément ce qui
les rend de nouveau visibles.

La fragilité : aucun
acquis n’est définitif

Rien de tout cela n’est gravé dans le marbre. Un service public peut
être démantelé, une protection sociale rabotée, une garantie de l’État
de droit contournée. (Le cas de l’eau potable, acquis quotidien dont on
mesure mal la fragilité, est traité à part : l’eau potable au
robinet, un service public que l’on tient à tort pour acquis
.)

L’enjeu n’est donc pas de se réjouir, mais de comprendre que ce qui a
été construit peut être défait — et qu’on ne défend que ce qu’on a
d’abord su nommer.

Voir
ce qui fonctionne, pour mieux critiquer ce qui ne va pas

La critique du pouvoir, des médias ou des institutions n’est
rigoureuse que si elle s’appuie sur un regard complet. Une critique qui
ne voit que les défauts cesse d’être une analyse pour devenir un
ressentiment. (Cette question de méthode mérite qu’on s’y arrête : pourquoi critiquer le système
ne suffit pas
.)

C’est l’esprit de cette page, et celui du livre dont elle est
tirée.


Cette page est le pilier d’une série d’articles consacrés à ce
qui, dans nos sociétés, fonctionne réellement. Elle est tirée de
Ce qui fonctionne, tome de la série Les
Rouages
de Jacques Jordens — un livre de tempérance qui dresse
l’inventaire raisonné des acquis civilisationnels des démocraties
modernes, et explique pourquoi les reconnaître est la première condition
pour les défendre. À retrouver sur jordens.eu.

Pour aller plus loin — ce mécanisme est au cœur de De la fabrique du consentement au renoncement…, le socle de la série Les Rouages qui démonte la machine entière.

← Article précédent Ce que la vie nous apprend trop tard : les leçons de chaque âge Article suivant → L’angle mort médiatique : pourquoi le journal ne parle pas de ce qui change vraiment votre vie