Imaginez deux personnes du même âge devant un rayon de fromages.
L’une prend, sans hésiter, un bleu affiné qu’elle trouve « évidemment
meilleur ». L’autre le regarde avec méfiance et choisit une portion
industrielle qu’elle juge « plus normale ». Aucune des deux ne ment :
chacune décrit honnêtement son goût. Et pourtant, si l’on connaissait
leur milieu d’origine, leur parcours scolaire et la table de leur
enfance, on pourrait prédire leur choix avec une bonne probabilité —
avant même qu’elles n’arrivent au rayon.
C’est l’observation déroutante au cœur du conditionnement social.
Nous vivons nos goûts comme ce qu’il y a de plus intime, de plus « nous
». La sociologie suggère qu’ils sont, en grande partie, des
héritages que nous prenons pour des choix. Cet article
explique ce mécanisme calmement, sans accuser personne — car personne
n’a décidé de nous conditionner. C’est l’architecture qui agit, pas un
individu.
L’enquête de
Bourdieu : des goûts prévisibles
La référence centrale est La Distinction (1979), du
sociologue Pierre Bourdieu. À partir de larges enquêtes
en France, il a comparé les préférences de personnes de milieux
différents : musiques écoutées, films aimés, lectures, plats préférés,
sports pratiqués, façon de décorer son intérieur, même le vocabulaire
employé.
Selon ses résultats, ces préférences ne se distribuent pas au hasard.
Elles se regroupent par position sociale. Ce que
Bourdieu appelle le capital culturel — l’ensemble des
savoirs, codes et familiarités transmis par la famille et l’école —
prédit assez bien ce qu’une personne va trouver beau, ennuyeux, vulgaire
ou raffiné.
Le point délicat à entendre est celui-ci : on n’aime pas une œuvre «
parce qu’elle est belle » dans l’absolu. On a appris, très tôt
et sans s’en rendre compte, à la percevoir comme belle. La sensation de
goût est réelle ; sa source ne se trouve pas seulement en nous.
L’habitus : une
seconde nature qu’on ne sent pas
Pour décrire ce phénomène, Bourdieu forge la notion
d’habitus. C’est l’ensemble des dispositions acquises
si profondément, et si tôt, qu’elles finissent par ressembler à de la
nature. On ne se dit jamais « j’ai été conditionné à aimer ceci » : on
se dit « j’aime ça, c’est tout ». L’habitus travaille en silence, en
deçà de la conscience.
C’est ce silence qui rend le mécanisme difficile à voir. Un
conditionnement bruyant, on le repère et on lui résiste. Un
conditionnement qui se présente comme votre personnalité même, vous le
défendez comme votre liberté. D’où le paradoxe : plus un goût nous
paraît spontané et personnel, plus il peut être le produit fidèle de
notre trajectoire.
Pourquoi ce
mécanisme reproduit des hiérarchies
Le mot Distinction dans le titre de Bourdieu n’est pas
neutre. Les goûts ne se contentent pas d’exprimer qui nous sommes : ils
classent. Afficher certaines préférences signale une
appartenance, marque une frontière entre « les gens comme nous » et les
autres. Le goût devient un langage de position sociale.
La conséquence, selon l’analyse de Bourdieu, est que ces préférences
contribuent à reproduire les hiérarchies dont elles
proviennent — sans qu’aucun acteur n’ait eu besoin de l’organiser. Les
enfants héritent des codes qui les rendront à l’aise dans certains
milieux et mal à l’aise dans d’autres ; l’école, censée corriger,
valorise souvent les codes déjà transmis à la maison. Le système se
perpétue tout seul. Personne ne tire les ficelles : c’est le
mécanisme qui produit l’effet.
Ce que cette analyse ne dit
pas
Il faut rester honnête sur la portée, car le conditionnement social
est souvent exagéré dans un sens ou dans l’autre.
D’abord, Bourdieu décrit des tendances statistiques de
groupe, pas un destin individuel mécanique. Il existe des
transfuges de classe, des goûts qui débordent largement leur milieu
d’origine, des trajectoires imprévues. Personne n’est enfermé à 100 %
dans sa case.
Ensuite, dire qu’un goût est conditionné ne le rend pas
illégitime ni équivalent à tous les autres. Le bleu
affiné ne devient pas mauvais parce qu’on a appris à l’aimer. Ce que
l’analyse établit, c’est seulement ceci : nos préférences sont
moins librement choisies que nous le croyons. Ni
illusion totale, ni pure liberté.
Enfin, le travail de Bourdieu date de plusieurs décennies et porte
sur un contexte donné. Les frontières de goût se sont déplacées (la «
culture légitime » s’est élargie, le numérique a brouillé certaines
lignes). Le principe — l’origine sociale façonne durablement les
préférences — reste largement observé dans la sociologie de la culture
qui lui a succédé.
Voir le
mécanisme, c’est déjà un peu s’en libérer
Quel intérêt pratique à savoir que nos goûts sont moins libres qu’ils
ne le paraissent ? Pas la culpabilité — on n’a pas choisi son habitus.
Plutôt une lucidité : une fois qu’on a vu le mécanisme,
on cesse de prendre chacune de ses préférences pour une preuve
d’individualité. On peut alors, ici ou là, ouvrir une porte que la
trajectoire avait laissée fermée : essayer une musique, une lecture, une
cuisine « pas pour soi », et observer ce qui se passe.
Ce conditionnement social n’est qu’un des trois étages qui
rétrécissent notre marge de décision. Il s’ajoute à ce que les
neurosciences disent de la décision préparée avant la conscience, et à
l’ingénierie comportementale qui aménage nos environnements de choix.
C’est l’objet du panorama complet de cette série : Le libre arbitre existe-t-il vraiment ?,
qui réunit les trois disciplines pour mesurer ce qu’il reste de notre
liberté de choisir. Pour comprendre comment ces trois forces se cumulent
— et combien de liberté il nous reste — voyez l’article de référence :
Le libre arbitre existe-t-il vraiment
?
Cet article prolonge La Confiscation du libre
arbitre, tome fondateur des Rouages de Jacques
Jordens, qui consacre un chapitre à l’habitus et au goût d’après
Bourdieu, et propose un travail concret pour récupérer une part de cette
marge. Vous croyez aimer ces choses. Apprenez d’abord à voir d’où
vient cet amour.
Du même auteur
Dans la même veine — information, langage et fabrique du
consentement, au sein des Rouages de Jacques Jordens :
- Le Métier de Berger —
comment l’opinion publique est façonnée, de Le Bon à Chomsky. - La Machine Invisible — le
soft power et les huit leviers d’influence qui structurent notre
quotidien. - La Novlangue — le dictionnaire
critique des mots qui pensent à votre place.
Et le panorama d’ensemble de la série : Les Rouages, la grille de
lecture des mécanismes du pouvoir.