Économie & monnaie

Qu’est-ce que la dédollarisation ? Mythe et réalité

On vous a sans doute promis l’un ou l’autre : soit que le dollar est éternel et que rien ne menace son trône, soit qu’il s’effondre demain matin, balayé par les BRICS et le yuan. Ces deux récits ont un point commun : ils sont faux, ou plus exactement, trop simples. La réalité est un mécanisme lent, mesurable, et bien plus intéressant que les deux légendes qui l’encadrent.

Ce texte n’oppose pas un camp à un autre. Il regarde les données. La dédollarisation existe — mais elle ne ressemble en rien à l’image qu’on en donne.

Définition : qu’est-ce que la dédollarisation, exactement ?

La dédollarisation désigne la réduction graduelle du rôle du dollar dans trois fonctions distinctes :
réserve de change des banques centrales ;
monnaie de facturation et de règlement du commerce international ;
monnaie d’ancrage des marchés financiers et des dettes souveraines.

Ces trois fonctions évoluent à des rythmes très différents. Une banque centrale peut acheter de l’or tout en continuant de facturer son pétrole en dollars. La dédollarisation n’est pas un interrupteur. C’est un dégradé.

Ce qui est réel : un déclin lent, et mesurable

Les réserves. Selon les données COFER du FMI, la part du dollar dans les réserves de change mondiales s’établissait autour de 57 % au troisième trimestre 2025, contre environ 71 % en 1999. Plus de dix points perdus en un quart de siècle — mais une pente sur vingt-cinq ans, pas une chute.

L’or. C’est le mouvement le plus net. Depuis 2022, les banques centrales accumulent l’or à un rythme soutenu ; pour la première fois depuis 1996, elles détiennent désormais plus d’or que de bons du Trésor américain. L’or est neutre : il n’appartient à aucun émetteur, ne peut être gelé à distance. C’est un choix de prudence, pas une déclaration de guerre.

Le yuan et les accords bilatéraux. La part de la Chine dans le règlement de son propre commerce extérieur en yuan a fortement progressé. Le commerce rouble-yuan a explosé depuis 2022.

Le déclencheur. Ce mouvement a une cause documentée : les sanctions. Le gel de plus de la moitié des quelque 630 milliards de dollars de réserves de la banque centrale russe en 2022 a envoyé un signal à toutes les banques centrales. Détenir des dollars, c’est dépendre de la juridiction qui les émet. Ce constat froid suffit à expliquer la diversification — sans qu’aucune cabale soit nécessaire.

Ce qui est exagéré : « la fin du dollar demain »

Aucune monnaie de remplacement n’existe. Le yuan ne représente qu’environ 2 % des réserves allouées. Dans les paiements SWIFT, le dollar a dépassé 50 % début 2025, l’euro autour de 22 %, le yuan autour de 3 %. En 2025, le dollar et l’euro réunis facturaient plus de 80 % du commerce mondial — le dollar seul autour de la moitié. L’écart n’est pas un fossé, c’est un océan.

La « monnaie BRICS » n’existe pas. Le Brésil, qui présidait les BRICS en 2025, a explicitement écarté tout projet de monnaie commune. La diversité politique du bloc rend une intégration monétaire profonde improbable à court terme.

Ce qu’on dit Ce que montrent les données
« Le dollar s’effondre » Part dans les réserves ≈ 57 % (FMI COFER, T3 2025), en baisse lente depuis 71 % en 1999
« Le yuan remplace le dollar » Yuan ≈ 2 % des réserves, ≈ 3 % des paiements SWIFT
« Les BRICS lancent leur monnaie » Aucun projet concret ; le Brésil l’a écarté en 2025
« C’est la fin demain » Déclin graduel sur 25 ans ; aucune alternative à la profondeur des marchés américains
« Personne ne quitte le dollar » Achats d’or records des banques centrales ; règlements bilatéraux en hausse

Pourquoi le dollar résiste : l’effet de réseau

Un exportateur colombien ne veut pas être payé en wons coréens ; un exportateur coréen ne veut pas de pesos colombiens. Mais tous deux acceptent le dollar. Plus une monnaie est utilisée, plus il est rationnel pour chacun de l’utiliser à son tour. Le dollar est la langue commune par défaut du commerce — et changer de langue commune coûte cher à tout le monde en même temps. S’ajoute la profondeur des marchés : le marché des bons du Trésor reste le seul assez vaste et liquide pour absorber les réserves de la planète.

Ce qu’il faut surveiller

Le bon réflexe n’est pas de guetter « l’effondrement », mais de suivre les indicateurs lents : la part COFER trimestrielle du FMI, le rythme d’achat d’or des banques centrales, la part du yuan dans les paiements SWIFT, l’usage réel des infrastructures alternatives (CIPS, SPFS), et l’usage des sanctions (chaque gel accélère la diversification).

Un déclin graduel n’est pas un effondrement. Ni miracle, ni apocalypse : un mécanisme.

Pour aller plus loin

👉 Pour aller au fond, lisez La Spirale et Le Privilège exorbitant de Jacques Jordens, disponibles sur StreetLib.


Sources

  • FMI — COFER, Currency Composition of Official Foreign Exchange Reserves. https://data.imf.org/en/datasets/IMF.STA:COFER
  • Atlantic Council — Dollar Dominance Monitor. https://www.atlanticcouncil.org/programs/geoeconomics-center/dollar-dominance-monitor/
  • World Gold Council — Central bank gold demand (enquêtes annuelles).
  • Chicago Policy Review — BRICS and the Shift Away from Dollar Dependence, 2025.
  • LSEG — Dollar demise, or a storm in a trade tea-cup?
  • FIIA — Western financial warfare and Russia’s de-dollarization strategy.
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