Économie & monnaie

Comment le dollar est devenu une arme : sanctions et extraterritorialité

En juin 2014, l’une des plus grandes banques d’Europe accepte de verser près de 8,9 milliards de dollars au Trésor américain. Le motif : avoir traité, depuis Paris, Genève et d’autres places hors des États-Unis, des transactions au profit d’entités cubaines, iraniennes et soudanaises sous sanctions. Aucune des opérations reprochées n’a été conçue à New York. Pourtant, parce qu’elles étaient libellées en dollars, elles ont transité par le système financier américain — et sont tombées sous le coup de la loi américaine.

Ce dossier illustre un mécanisme rarement expliqué : le dollar n’est pas seulement une monnaie d’échange, c’est une infrastructure dont le propriétaire fixe les règles. Comprendre comment elle fonctionne, sans procès d’intention ni récit héroïque, c’est comprendre une partie des rouages du monde contemporain.

Le mécanisme de l’extraterritorialité

L’extraterritorialité est le principe par lequel un État applique sa loi à des actes commis hors de son territoire. Dans le domaine financier, elle repose sur un fait technique très concret : la quasi-totalité des transactions internationales en dollars passe physiquement par la juridiction américaine.

La raison tient à l’architecture de la compensation (le clearing). Régler une somme en dollars ne se fait pas de banque à banque directement à l’autre bout du monde : l’opération doit être « compensée » à travers l’un des deux grands systèmes situés aux États-Unis — Fedwire (Réserve fédérale) ou CHIPS (chambre privée). Même une banque étrangère sans guichet aux États-Unis doit passer par un établissement membre de l’un de ces deux systèmes.

Dès qu’une transaction est libellée en dollars, elle finit presque toujours par toucher le sol américain, sous forme d’écriture comptable. Et ce passage suffit à déclencher la compétence des autorités américaines, au premier rang desquelles l’OFAC (Office of Foreign Assets Control).

SWIFT et les banques correspondantes

La première brique est SWIFT, réseau coopératif basé en Belgique qui ne déplace pas d’argent mais transmet les messages standardisés entre banques. Être coupé de SWIFT, c’est perdre la capacité de communiquer avec le reste du système bancaire mondial.

La seconde est le réseau des banques correspondantes. Pour opérer en dollars, une banque s’appuie sur une correspondante qui accède directement à la compensation américaine. Ce maillage crée une dépendance : chaque banque correspondante a tout intérêt à refuser une opération suspecte plutôt qu’à risquer elle-même une sanction.

C’est ici que se loge le levier. En contrôlant l’accès à la compensation en dollars, une autorité peut isoler une banque, une entreprise ou un État entier du système financier mondial.

Cas documentés

Cas Mécanisme déclenché Conséquence
BNP Paribas (2014) Transactions en dollars via les systèmes US au profit d’entités sanctionnées (Cuba, Iran, Soudan), 2004-2012 ~8,9 Md$ de pénalités ; suspension d’un an de la compensation en dollars via la branche new-yorkaise
Gel des réserves de la Banque centrale de Russie (2022) Avoirs de réserve immobilisés ; grandes banques russes débranchées de SWIFT ~300 Md$ d’avoirs souverains gelés, dont ~200 Md$ via le dépositaire Euroclear

Dans le cas BNP Paribas, la sanction n’a pas été que financière : pendant un an, l’établissement a perdu le droit de compenser certaines opérations en dollars — la sanction frappait l’accès même à l’infrastructure. Dans le cas russe, un avoir de réserve souverain, théoriquement le plus sûr des actifs d’un État, a pu être rendu inaccessible parce qu’il était détenu via des juridictions occidentales.

L’effet boomerang : la dédollarisation

Un instrument aussi puissant produit un effet en retour. Chaque usage des sanctions rappelle aux autres États qu’une dépendance au dollar est aussi une vulnérabilité. D’où la recherche d’alternatives : échanges bilatéraux en monnaies locales (yuan-rouble, yuan-réal, pétrole russe en roupies), et infrastructures parallèles — la Chine a développé CIPS (plus de 1 400 participants indirects début 2025), la Russie SPFS.

Il faut toutefois mesurer l’ampleur réelle, sans l’exagérer : le dollar représentait encore environ 59 % des réserves mondiales en 2024, contre moins de 5 % pour le yuan. La dédollarisation est une tendance, pas une bascule.

Ce que ça révèle

L’enseignement n’est pas qu’un pays serait « méchant » et un autre « victime ». Il est structurel : celui qui fournit la monnaie de référence et l’infrastructure de paiement détient un pouvoir qui dépasse de loin l’économie. Ce pouvoir résulte de l’accumulation, sur des décennies, d’habitudes, de standards techniques et de confiance. Comprendre ce rouage, c’est cesser de voir les sanctions comme de simples décisions ponctuelles, et commencer à voir l’architecture qui les rend possibles.

Pour aller plus loin

Ce mécanisme est l’un des fils conducteurs de Le Privilège exorbitant (Jacques Jordens), disponible sur StreetLib — une enquête sur l’architecture monétaire qui structure, en silence, le quotidien de chacun.


Sources

  • US Treasury / OFAC — BNP Paribas Pays $8.9 Billion for Sanction Violations. https://home.treasury.gov/news/press-releases/jl2447
  • BNP Paribas — communiqué de règlement (transactions USD).
  • Confiscation of Russian central bank funds — référence encyclopédique.
  • Brookings — What is the status of Russia’s frozen sovereign assets?
  • Federal Reserve Bank of New York — Financial Sanctions, SWIFT, and the Architecture of the Dollar System (Staff Report 1047).
  • CSIS — Sanctions, SWIFT, and China’s Cross-Border Interbank Payments System.
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