Économie & monnaie

L’économie de prédation : comment capter la richesse plutôt que la créer (le mécanisme expliqué)

Deux scènes, douze siècles d’écart. Le 8 juin 793, trois bateaux
scandinaves accostent sur l’île de Lindisfarne, au large de
l’Angleterre. Les guerriers descendent, repartent avec l’or des
reliquaires, les manuscrits enluminés, quelques captifs. C’est le
premier raid viking documenté. En mars 2003, après trois semaines de
bombardements, des troupes entrent dans Bagdad ; quelques jours plus
tard, le musée national est pillé et les contrats pétroliers du pays
sont réécrits. Entre ces deux scènes, vingt générations, des religions,
des langues et des technologies différentes. Et pourtant une question
revient, identique : faut-il créer la richesse chez soi, ou la prendre
ailleurs ?

Cette question n’est ni morale ni accusatoire. Elle est économique.
Et elle a une réponse structurelle qu’on peut décrire calmement, sans
désigner personne. C’est l’objet de cet article : nommer le mécanisme de
la prédation comme façon récurrente d’acquérir de la
richesse, et montrer pourquoi il se réinvente sans cesse, costume
changé, justification renouvelée.

Trois façons d’acquérir
de la richesse

D’un point de vue économique, une société dispose de trois moyens
pour s’enrichir. Les distinguer est le point de départ de toute
l’analyse.

Le premier est la production : créer de la richesse
par le travail — agriculture, artisanat, industrie, services. C’est
coûteux en temps et en énergie, mais soutenable indéfiniment, parce que
cela ne dépend de personne d’autre. Encore faut-il pouvoir distinguer la
richesse réellement créée du simple volume d’activité : c’est tout le
problème des indicateurs comme le PIB, qui comptabilisent l’agitation
économique sans dire si elle bâtit ou si elle prélève — un point que
développe Quand le PIB
masque la réalité
.

Le deuxième est l’échange : commercer avec d’autres.
Si l’échange est équitable, les deux parties y gagnent. C’est le
fondement théorique du commerce.

Le troisième est le raid : prélever la richesse chez
autrui par la force, par l’asymétrie ou par la fraude. Très rentable à
court terme, il a un défaut majeur : il n’est pas soutenable, car il
épuise ses sources. On ne peut piller Lindisfarne qu’une fois.

Toutes les sociétés combinent les trois en proportions variables. La
thèse documentée ici est simple : certaines puissances dominantes ont
fait du raid leur moteur principal, au moins pendant
leurs phases de conquête. Ce n’est pas un jugement de valeur ; c’est une
lecture de longue durée, dans l’esprit des travaux de Fernand Braudel et
de l’école des Annales.

La justification arrive
toujours après

Un trait revient dans tous les cas historiques : la prédation est
presque toujours habillée d’une justification
idéologique
, et cette justification arrive après la
décision économique, jamais avant.

Les Vikings invoquaient la grandeur des dieux et l’accès au Walhalla.
Les conquistadors évoquaient l’évangélisation des païens. Les
administrateurs coloniaux britanniques en Inde parlaient de « mission
civilisatrice ». La traite atlantique s’est drapée de
pseudo-justifications raciales. Chaque fois, le récit moral vient
légitimer, a posteriori, un calcul de captation déjà arrêté.
C’est un signal utile pour le lecteur d’aujourd’hui : quand un grand
transfert de richesse s’accompagne d’un vocabulaire noble, il vaut la
peine de regarder ce que le vocabulaire recouvre.

Quatre cas qui éclairent
le mécanisme

L’histoire offre des cas où la mécanique se lit à découvert.

Les conquistadors espagnols (1492-1600) ont capté
l’or aztèque et inca, puis l’argent des mines de Potosí, en Bolivie.
Fait instructif : cet afflux n’a pas enrichi durablement l’Espagne. Il a
financé des guerres, dévalué la monnaie, et appauvri le pays à long
terme. La prédation détruit aussi le prédateur, à terme — mais elle
finance, à court terme, un siècle de domination.

La Compagnie des Indes orientales en Inde (à partir
de 1757) a procédé par taxation extractive, démantèlement de l’industrie
textile locale et famines provoquées. L’économiste indienne Utsa Patnaik
a avancé une estimation — discutée, comme toute évaluation de ce type —
de plusieurs dizaines de milliers de milliards de dollars actualisés
extraits sur deux siècles. Le chiffre exact est débattu ; le mécanisme,
lui, est documenté.

La traite atlantique a déporté environ douze
millions d’Africains. L’historien Eric Williams, dans Capitalism and
Slavery
(1944), a soutenu que l’accumulation tirée du travail forcé
a contribué au financement initial de l’industrialisation occidentale —
thèse reprise et discutée par les historiens contemporains.

L’hégémonie américaine après 1945, enfin, a combiné
des formes plus abstraites : le seigneuriage de la monnaie de réserve,
l’attraction sélective des cerveaux du monde, la captation de données.
La force brute a cédé la place à l’asymétrie. C’est précisément ce
déplacement vers l’abstraction qui rend la prédation contemporaine
difficile à voir.

Pourquoi le
raid se réinvente d’une époque à l’autre

Le cœur de l’analyse n’est pas l’inventaire des pillages passés.
C’est de comprendre pourquoi la même logique réapparaît
sous des formes nouvelles.

La réponse tient à la structure des incitations. Tant que prélever
reste plus rapide et plus rentable que produire, et tant que les règles
permettent ce prélèvement, des acteurs rationnels — pas nécessairement
malveillants — l’adopteront. Le drakkar a disparu, mais la fonction
qu’il remplissait s’est déplacée vers d’autres instruments : le brevet
qui prolonge un monopole, le prêt qui devient piège, l’algorithme qui
capte l’attention. Trois mécanismes contemporains que nous examinons en
détail dans les articles liés ci-dessous, et qui partagent une même
architecture : ils opèrent dans la légalité, externalisent leurs coûts
sur ceux qui n’en tirent aucun bénéfice, et se rendent invisibles par la
normalisation.

C’est là le point décisif. Le moine qui voyait arriver les bateaux
pouvait nommer ce qu’il voyait : une attaque. La forme moderne du raid,
elle, ne ressemble plus à une attaque. Elle ressemble à un contrat, à
une facture, à une interface. Et ce qui n’est pas reconnu comme
prélèvement ne suscite aucune résistance.

Approfondir le mécanisme

Trois articles prolongent ce panorama, chacun sur une forme
contemporaine de captation :

Voir la logique,
c’est commencer à la comprendre

La prédation n’est pas une fatalité naturelle ni un complot. C’est un
mécanisme économique distinct de la production, qui se réactive chaque
fois que les règles le rendent plus avantageux que la création de
richesse. Le reconnaître, ce n’est ni s’indigner ni désespérer : c’est
se donner une grille de lecture pour l’histoire — et pour le
présent.

C’est tout l’objet de La Loi du Raid, de Jacques
Jordens (série Les Rouages). De l’invasion viking à l’hégémonie
contemporaine, le livre déroule six études de cas et une grille
théorique unique, qui lie l’histoire de longue durée à l’analyse
économique. Pour comprendre pourquoi le raid se réinvente — et à quoi
pourrait ressembler une sortie de cette loi —, le livre est le panorama
complet derrière cet article.

Du même auteur

Dans la même veine — monnaie, dette et richesse réelle — au sein de
la série Les Rouages de Jacques Jordens :

  • Le Privilège
    exorbitant
    — comment une monnaie nationale est devenue l’impôt
    invisible du monde entier.
  • La Chaîne Dorée — comment les
    marchés financiers contraignent les démocraties européennes par la
    dette.
  • Quand le PIB masque
    la réalité
    — le PIB compte l’activité, pas la richesse réelle des
    nations.
  • Les Rouages — la synthèse
    : tous les mécanismes du pouvoir réunis en une seule grille de
    lecture.
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