Un soir, après avoir refermé un livre qui décortiquait la mécanique
d’un marché, d’une dette ou d’un algorithme, beaucoup de lecteurs vivent
la même chose. Ils voient désormais les rouages partout : dans la
réunion où celui qui régule est assis à côté de celui qu’il devrait
surveiller, dans la conversation feutrée entre un ministre des Finances
et un bailleur international, dans l’application qui recalcule son fil
dès que l’attention faiblit. Et une question revient, souvent murmurée
plutôt que posée : et alors, moi, qu’est-ce que je peux faire
?
Cette page est une tentative de réponse honnête. Pas une promesse.
Pas un manuel d’activisme. Un parcours, du diagnostic à l’action
utile.
Une règle n’est pas une
loi de la nature
La gravité, on ne la renverse pas. Une règle, si.
C’est la thèse centrale d’où part toute réflexion sérieuse sur le
changement : les institutions, les marchés, les technologies et les
cultures qui composent notre quotidien ne sont pas des forces
naturelles. Ce sont des configurations de règles — construites,
défendues, parfois brisées par des décisions humaines. Le système
monétaire, le droit des brevets, la fiscalité internationale, le
fonctionnement d’une plateforme : aucun n’a la nécessité d’une loi
physique.
Cette distinction n’est pas un détail. Si ce sont des règles, alors
elles peuvent changer. Le pessimisme structural — l’idée que les
mécanismes de domination seraient trop puissants pour être transformés —
n’est pas une sagesse. C’est une erreur empirique, contredite par
l’histoire documentée.
Le coupable,
c’est l’architecture, pas l’architecte
Une précaution avant d’aller plus loin. Comprendre un système ne
consiste pas à désigner des coupables individuels. La capture
réglementaire, par exemple, ne dépend pas du caractère des personnes en
poste : elle découle d’un agencement d’incitations qui produirait des
effets comparables avec d’autres acteurs. C’est rassurant et exigeant à
la fois. Rassurant, parce qu’on n’a pas affaire à une conspiration.
Exigeant, parce qu’on ne change rien en remplaçant un visage : on change
quelque chose en modifiant l’architecture.
Ce que
l’histoire montre : les règles ont déjà changé
Pour ne pas rester dans l’abstrait, l’analyse s’appuie sur des
précédents documentés. Quatre cas, quatre siècles, quatre mécanismes
différents — réunis par une même leçon.
- L’abolition de l’esclavage, colonne vertébrale de
l’économie atlantique au XVIIIᵉ siècle, défaite en moins d’un siècle par
la convergence d’une pression morale, d’un basculement économique et
d’une volonté politique. - Le Protocole de Montréal (1987) : après que deux
chimistes ont publié dans Nature en 1974 que les CFC
détruisaient la couche d’ozone, et après dix ans de contestation
industrielle, un accord international contraignant a inversé la
tendance. La couche d’ozone est aujourd’hui en voie de
reconstitution. - Les assemblées citoyennes irlandaises, qui ont
permis des réformes constitutionnelles que les systèmes représentatifs
classiques n’osaient pas porter. - Le fonds souverain norvégien, choix institutionnel
de 1972 maintenu sur cinquante ans, qui a transformé une rente
pétrolière en patrimoine partagé entre générations.
Ce que ces précédents partagent mérite d’être retenu : la pression
morale a précédé ou accompagné le changement ; des alternatives
crédibles existaient ; la résistance des intérêts établis a été
surmontée par des coalitions larges et patientes ; et le changement a
été structurel, pas symbolique — des lois votées, des
traités signés, des institutions créées.
Le bon niveau
d’action : individu ou collectif ?
C’est ici qu’il faut être précis, au risque de décevoir.
Les transformations profondes — règles du brevet, architecture de la
dette, régulation des algorithmes, gouvernance des ressources communes —
ne se produiront pas parce que des millions de personnes changent leur
panier de courses. Le commerce équitable représente moins de 1 % du
commerce mondial ; le bio dépasse rarement 5 % de l’alimentation, même
là où il est le plus implanté. Ces marchés ont une valeur réelle, mais
ils ne modifient pas les règles générales.
Cela ne condamne pas l’individu à l’impuissance. Cela délimite ses
leviers efficaces, qui sont au nombre de trois :
comprendre le mécanisme (on ne presse pas le bon levier
si on ignore où il est), rejoindre les coalitions qui
pressent ces leviers, et transmettre — une conversation
à table, un livre partagé, ce qu’on choisit d’enseigner.
L’alibi de la solution
individuelle
Il existe une raison pour laquelle la question est si souvent ramenée
à l’échelle personnelle. Des recherches publiées dans One Earth
(Supran et Oreskes, 2021) ont documenté le rôle d’une grande compagnie
pétrolière dans la popularisation de la notion d’« empreinte carbone
individuelle ». Le concept n’est pas faux ; il est incomplet d’une
manière commode pour les producteurs : il déplace la question de qui
décide des règles de production vers qui prend une douche de
quelle durée. Les deux questions méritent d’être posées. Elles
n’ont pas le même poids.
Cinq leviers à fort
rapport effort/impact
Plutôt qu’une liste de bonnes intentions, le travail propose cinq
priorités, choisies sur un critère unique : le meilleur rapport
effort/impact dans les conditions actuelles.
- La transparence fiscale internationale — les
paradis fiscaux soustraient, selon les estimations citées, 500 à 600
milliards de dollars par an aux États. L’accord OCDE de 2021 a montré
que des règles internationales contraignantes sont possibles. - La régulation des plateformes numériques, dont le
Digital Services Act européen (2024) constitue un point de départ
imparfait mais réel. - L’accès aux médicaments essentiels, autour des
licences obligatoires et du financement de la recherche sur les maladies
négligées. - La démocratie délibérative, ces assemblées
citoyennes tirées au sort qui débloquent des sujets que les partis
évitent par calcul électoral. - La souveraineté alimentaire, là où l’individu, la
commune et l’institution ont la densité d’interactions la plus
forte.
La question, souligne le livre, n’est pas lequel choisir —
chacun a plus de prise sur l’un que sur les autres. La question est :
par lequel commencer.
Un espoir lucide, pas une
consolation
Rien de ce qui précède ne promet que tout ira bien. Mais rien
n’autorise non plus la résignation. La position tenue ici tient les deux
ensemble : la lucidité sur la difficulté, et l’espoir fondé sur un fait
simple — ce qui a été construit par des décisions peut être modifié par
des décisions.
C’est précisément parce que les actions utiles sont lentes et peu
spectaculaires qu’elles sont difficiles à maintenir — et que ceux qui
ont intérêt au statu quo comptent sur leur abandon.
Pour aller plus loin. Ces pistes sont développées,
sourcées et hiérarchisées dans Le Choix du Monde, tome de la
série Les Rouages de Jacques Jordens — un parcours du
diagnostic à l’action utile. À découvrir sur jordens.eu.