Imaginez que vous épargnez pour votre retraite. Votre conseiller vous
propose un produit simple : au lieu de parier sur telle ou telle action,
vous achetez un fonds qui réplique un indice — disons les cinq cents
plus grandes entreprises cotées. Vous ne choisissez aucune société en
particulier ; vous les détenez toutes, en proportion de leur taille.
C’est commode, peu coûteux, raisonnable. Des centaines de millions
d’épargnants font exactement ce choix.
Maintenant, additionnez tous ces épargnants. Le fonds qui gère leur
argent se retrouve actionnaire d’absolument toutes les grandes
entreprises de l’indice, en même temps. Et comme quelques sociétés de
gestion dominent ce marché, on aboutit à une situation singulière : un
très petit nombre d’acteurs figure au capital de la quasi-totalité des
grands groupes cotés. Personne ne l’a décidé. C’est la conséquence
arithmétique de la gestion passive.
Fonds actif, fonds
passif : la différence
Un fonds actif emploie des gérants qui sélectionnent
les titres qu’ils jugent prometteurs : ils essaient de « battre le
marché ». Un fonds indiciel, ou passif, ne sélectionne
rien. Il se contente de copier la composition d’un indice de référence
(par exemple le S&P 500 aux États-Unis ou le CAC 40 en France). Si
une entreprise pèse 3 % de l’indice, le fonds met 3 % de son argent dans
cette entreprise. Point.
Cette approche a explosé depuis les années 2000, pour une raison
défendable : elle coûte beaucoup moins cher en frais, et de nombreuses
études montrent qu’elle fait, sur longue période, aussi bien voire mieux
que la gestion active. L’économiste Eugene Fama, prix Nobel 2013, a
largement contribué à la théorie de l’efficience des marchés qui
sous-tend cette idée. La gestion passive est donc, pour l’épargnant, un
progrès. Le mécanisme que nous décrivons n’est pas un défaut : c’est
l’effet de bord d’un produit utile.
Pourquoi cela concentre
l’actionnariat
Le marché de la gestion d’actifs est très concentré. Une poignée de
gestionnaires — les plus connus étant BlackRock, Vanguard et State
Street — administre des encours colossaux. Comme ces encours sont en
grande partie investis de façon indicielle, ces sociétés se retrouvent
mécaniquement parmi les premiers actionnaires de la plupart des grandes
entreprises cotées, des deux côtés de l’Atlantique.
Des travaux académiques ont mesuré ce phénomène. Une étude souvent
citée des chercheurs Jan Fichtner, Eelke Heemskerk et Javier
Garcia-Bernardo, publiée en 2017 dans la revue Business and
Politics sous le titre « Hidden power of the Big Three? », analyse
la position de ces trois grands gestionnaires et conclut qu’ensemble,
ils constituent un actionnaire de poids dans une large part des sociétés
du S&P 500. Les ordres de grandeur exacts varient selon les sources,
les années et le périmètre retenu ; l’important est la tendance
structurelle : un même petit groupe d’acteurs présent partout à la
fois.
Pourquoi
est-ce un sujet, et pas seulement une curiosité ?
Détenir des parts, c’est aussi détenir des droits de vote en
assemblée générale. Or, sur les grandes orientations — rémunération des
dirigeants, politique climatique, gouvernance — c’est de facto la même
équipe d’analystes en charge du vote qui se prononce chez des
entreprises pourtant concurrentes. Cette concentration du pouvoir de
vote soulève des questions étudiées par les juristes et les économistes,
notamment celle de la « propriété commune » (common ownership)
: que se passe-t-il quand les mêmes actionnaires détiennent des firmes
rivales d’un même secteur ? Des économistes comme José Azar ont publié
des travaux explorant l’hypothèse d’effets sur la concurrence ; ces
travaux font débat et leurs conclusions ne font pas consensus. Nous
restons donc prudents : il y a une question réelle, sérieusement
discutée, pas une affaire entendue.
Précisons aussi un point important pour éviter tout malentendu. Ces
gestionnaires ne « possèdent » pas vraiment cet argent : ils le gèrent
pour le compte de millions d’épargnants, dont peut-être vous. Le pouvoir
qu’ils exercent est un pouvoir délégué, exercé sur des fonds qui
appartiennent au public. C’est ce qui rend le mécanisme à la fois banal
et vertigineux : nul complot, juste une plomberie financière dont
l’agrégat produit une concentration que personne n’a explicitement
voulue.
Il faut d’ailleurs noter que ces grands gestionnaires eux-mêmes ont
conscience du débat et y répondent. Plusieurs d’entre eux ont, ces
dernières années, mis en place des dispositifs visant à redonner une
partie du droit de vote aux investisseurs finaux, ou publié des chartes
encadrant leur politique d’actionnaire. Que ces réponses soient
suffisantes est une autre question — et c’est précisément le genre de
question qui mériterait d’être discutée publiquement. Le fait qu’elle le
soit si peu en dit long sur la zone d’ombre dans laquelle évolue ce
sujet.
Un dernier élément achève de dessiner le tableau : la croissance de
la gestion passive ne montre aucun signe d’essoufflement. Tant que les
épargnants continueront, rationnellement, de préférer des produits peu
coûteux qui répliquent un indice, la concentration de l’actionnariat se
renforcera d’elle-même, année après année. Il n’y a là aucune volonté de
domination, seulement la somme de millions de décisions individuelles
parfaitement sensées. C’est l’illustration parfaite d’un effet de
système : un résultat collectif que personne n’a choisi et que personne
ne pilote.
Un angle mort typique
Voilà pourquoi ce sujet illustre parfaitement la notion d’angle mort
médiatique. Il est massif, documenté, public — et pourtant rarement
traité par la presse généraliste. Il échoue à tous les critères du
format quotidien : il évolue lentement, demande une expertise
financière, et ne produit aucune image frappante. Ce n’est pas qu’on
vous le cache ; c’est que le dispositif d’information ne sait pas le
raconter.
C’est exactement ce que documente le pilier de cette série, « L’angle mort médiatique : pourquoi
le journal ne parle pas de ce qui change vraiment votre vie » :
comment des transformations structurelles restent hors champ par
construction.
Pour aller plus loin
L’Angle Mort, de Jacques Jordens (série Les Rouages),
consacre un chapitre à la concentration de l’actionnariat parmi les
autres grandes zones invisibles de notre époque. On y trouve les
mécanismes, les sources pour vérifier par soi-même, et une méthode pour
repérer ce que le journal ne raconte pas.
Du même auteur
Dans la même série Les Rouages, sur l’information, le langage et la
fabrique du consentement :
- Le Métier de
Berger — comment se fabrique le consentement, de la propagande
historique aux mécanismes de cadrage d’aujourd’hui. - La Machine
Invisible — le soft power et l’architecture d’influence
culturelle qui structure nos goûts et nos réflexes. - La Novlangue — le
dictionnaire critique des mots qui pensent à votre place.
Et le panorama d’ensemble : Les Rouages, la grille
de lecture complète des mécanismes du pouvoir au quotidien.