Société

L’eau potable au robinet : un service public que l’on tient à tort pour acquis

Faites le geste, là, maintenant : ouvrez un robinet. De l’eau coule.
Elle est potable. Vous pouvez la boire sans y penser, vous laver les
dents, remplir une casserole, donner un verre à un enfant. Vous l’avez
fait des milliers de fois sans vous demander une seconde si cette eau
pouvait vous rendre malade. Ce non-questionnement est, en soi, un
événement historique.

Car pendant l’essentiel de l’histoire humaine, et encore aujourd’hui
pour une partie du monde, boire de l’eau a été un risque. L’eau était
l’un des grands vecteurs de la mort, en particulier de la mort des
enfants. Le fait qu’elle ait cessé de l’être, chez nous, n’est pas un
don de la nature. C’est le résultat d’un mécanisme collectif que cet
article propose de regarder en face — précisément parce qu’on ne le
regarde jamais.

Ce que l’eau tuait, avant

Au XIXe siècle, dans les villes européennes en pleine croissance,
l’eau de boisson était fréquemment contaminée par les déjections
humaines. Les conséquences se mesuraient en épidémies : choléra,
dysenterie, fièvre typhoïde. Une part très importante de la mortalité
infantile de l’époque provenait de ces infections hydriques.

L’ordre de grandeur de la bascule est saisissant. Là où ces
infections représentaient autrefois une cause majeure de décès chez les
enfants, elles sont aujourd’hui devenues marginales dans les pays
disposant d’un assainissement complet. La diarrhée infectieuse, qui
figurait parmi les grandes causes de mortalité infantile, a quasiment
disparu des statistiques de décès en Europe. Ce n’est pas un détail
sanitaire : c’est l’un des facteurs qui expliquent l’allongement
spectaculaire de l’espérance de vie depuis 1900.

La chaîne invisible
qui rend l’eau buvable

Derrière le geste banal du robinet, il y a une succession
d’opérations dont chacune est indispensable, et dont aucune n’est
visible.

D’abord le captage : l’eau est prélevée dans une
nappe souterraine, une rivière ou un barrage. Puis le
traitement : filtration pour retirer les particules, et
désinfection — la chloration, notamment — pour éliminer les agents
pathogènes. Vient ensuite la distribution par un réseau
de canalisations sous pression, parfois long de centaines de kilomètres,
qu’il faut entretenir et réparer en continu. Enfin, et c’est peut-être
le plus important, la surveillance : des analyses
bactériologiques régulières vérifient que l’eau délivrée reste conforme,
en permanence, partout.

Chacun de ces maillons suppose des ingénieurs, des techniciens, des
laboratoires, des budgets, des normes, des contrôles. C’est une
organisation, pas un robinet. Et c’est cette organisation, le plus
souvent portée par un service public ou délégué sous
contrôle public, qui transforme une ressource potentiellement mortelle
en bien banal.

Un détail mérite d’être noté, car il dit quelque chose de la nature
de cet acquis : il ne repose pas sur une découverte spectaculaire mais
sur une discipline répétée. Aucune de ces opérations n’est héroïque. La
performance tient à leur constance — un contrôle manqué, une
désinfection mal calibrée, et le bénéfice de tout le reste s’effondre.
C’est un système où la régularité importe plus que la prouesse, ce qui
le rend solide tant qu’on l’entretient, et vulnérable dès qu’on relâche
l’attention.

Pourquoi on ne le voit pas

Cet acquis a une particularité : il est invisible parce qu’il
fonctionne. Tant que l’eau coule, claire et sûre, personne ne pense à la
chaîne qui la rend telle. Le succès du système est précisément ce qui le
rend imperceptible.

C’est le propre des grands acquis qui tiennent : on s’y habitue, on
les croit naturels, on les oublie. On ne se souvient de l’existence d’un
réseau d’eau que le jour d’une coupure, ou d’une alerte sanitaire qui
impose de faire bouillir l’eau quelques jours — et l’on redécouvre
alors, brutalement, à quel point la normalité reposait sur un travail
invisible.

La fragilité : un
acquis n’est pas une garantie

Reconnaître la solidité de ce système n’interdit pas d’en voir les
fragilités. Au contraire : c’est en le tenant pour acquis qu’on cesse de
le surveiller.

Plusieurs tensions se profilent. Les infrastructures de distribution
vieillissent ; dans de nombreux réseaux, une part non négligeable de
l’eau traitée se perd en fuites avant d’arriver au robinet, faute
d’investissement suffisant dans le renouvellement des canalisations. La
pression sur la ressource s’accroît avec les épisodes de sécheresse. Et
la question de la gouvernance — gestion publique,
déléguée ou privatisée — détermine qui décide des investissements de
long terme, dont la rentabilité immédiate est faible mais dont l’absence
se paie sur des décennies.

Ces enjeux ne désignent personne. Ils décrivent une architecture : un
bien essentiel, peu spectaculaire, dont l’entretien exige une volonté
collective constante précisément parce qu’il ne fait jamais parler de
lui tant qu’il fonctionne. La logique est ici structurelle, jamais
accusatoire — c’est la nature même d’un acquis invisible que de n’être
défendu qu’une fois menacé.

Un acquis parmi d’autres

L’eau potable n’est qu’un exemple, particulièrement parlant parce
qu’il est quotidien. Le même raisonnement vaut pour l’électricité
permanente, les antibiotiques, l’instruction publique, l’État de droit :
des transformations massives, devenues invisibles à force de bien
marcher, et plus fragiles qu’elles n’en ont l’air.

Cet article fait partie d’une série. La vue d’ensemble se trouve sur
la page de référence : Ce qui fonctionne vraiment
dans nos démocraties : les acquis qu’on oublie
.

Reconnaître l’eau au robinet pour ce qu’elle est — une conquête, pas
une évidence — c’est se donner les moyens de la défendre avant qu’elle
ne se dégrade. C’est tout l’objet du livre dont cet article est
tiré.


Article tiré de Ce qui fonctionne, tome de la
série Les Rouages de Jacques Jordens — un inventaire
raisonné des acquis civilisationnels des démocraties modernes et de leur
fragilité. À retrouver sur jordens.eu.

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