Il y a un moment, dans certaines conversations avec une personne très
âgée, où la voix change. On ne parle plus des projets, ni de la météo,
ni des petits-enfants. On parle de ce qu’on aurait fait autrement. Et ce
qui frappe, c’est la régularité de ces phrases : d’une personne à
l’autre, d’un milieu à l’autre, les mêmes regrets reviennent, presque
mot pour mot.
Pourquoi ces regrets-là, et pas d’autres ? Et surtout : que
disent-ils à ceux qui sont encore au milieu du chemin ? Cet article
tente d’y voir clair, sans moralisme — non pour culpabiliser, mais pour
relier ces constats de fin de vie à des choix encore ouverts
aujourd’hui.
Des regrets étonnamment
convergents
Ce qui surprend, quand on s’intéresse au sujet, c’est la convergence.
Le thème le plus documenté est celui d’une infirmière australienne en
soins palliatifs, Bronnie Ware, qui a recueilli pendant des années les
paroles de patients en fin de vie et en a tiré un livre, The Top
Five Regrets of the Dying (2011). Son témoignage relève de
l’observation de terrain, pas de l’étude statistique — il faut le
prendre comme tel. Mais la régularité qu’elle décrit recoupe ce que
beaucoup d’aînés expriment.
Parmi les regrets qui reviennent le plus souvent selon ce témoignage
: avoir trop défini sa vie par le travail, ne pas avoir osé être fidèle
à soi plutôt qu’aux attentes des autres, ne pas avoir exprimé ses
sentiments, avoir laissé s’éteindre des amitiés, et ne pas s’être
autorisé plus de simple joie.
On retrouve la même logique dans la psychologie du développement.
Erik Erikson, dans Childhood and Society (1950), place au cœur
de la dernière étape de la vie une tension qu’il nomme « intégrité
contre désespoir » : regarder sa vie et pouvoir la tenir pour cohérente,
ou bien la contempler avec le sentiment du temps gâché. Le regret de fin
de vie, dans cette lecture, n’est pas un détail psychologique : c’est
l’enjeu central de la dernière saison.
Trois
regrets qui reviennent — et ce qu’ils enseignent
La vie trop définie par le
travail
Le regret le plus fréquemment cité touche au déséquilibre : avoir
donné au métier une place qui a fini par évincer le reste. Ce n’est pas
un rejet du travail. C’est le constat que l’identité bâtie uniquement
sur la carrière laisse, le jour où celle-ci s’arrête, un vide auquel
rien n’a été préparé.
La leçon transmissible est simple à formuler, difficile à vivre : ne
pas confondre son moi avec son métier, même fascinant. Cette
dissociation, faite tôt, épargne une crise existentielle au moment de la
retraite.
Le couple et les amitiés
négligés
Le deuxième grand foyer de regret concerne les liens. Le couple long
se déconstruit rarement par une rupture ; il s’éteint le plus souvent en
silence, sous l’effet de la fatigue, des carrières et de la disparition
des moments à deux. De même, les amitiés profondes ne meurent pas d’une
dispute : elles s’effacent faute d’entretien.
Ici, la leçon rejoint une autre observation de la fin de vie : à ce
moment, ce ne sont pas les biens accumulés qui comptent, mais la qualité
des liens. Investir dans quelques relations vraies plutôt que dans
cinquante relations superficielles n’est pas une consolation tardive ;
c’est une décision qui se prend bien avant.
Avoir attendu la crise
Le troisième motif est plus diffus : avoir attendu qu’un événement
force le changement. La maladie, le départ des enfants, un deuil.
Beaucoup disent, rétrospectivement, qu’ils savaient — pour leur santé,
leur couple, leur orientation — mais qu’ils ont attendu que la situation
se dégrade pour agir.
La leçon qu’on peut en tirer n’est pas d’anticiper toutes les crises
; c’est de ne pas attendre l’effondrement pour s’occuper de ce qui
compte. La crise arrive presque toujours ; l’avoir préparée la rend plus
traversable.
Du regret au choix encore
possible
L’intérêt d’écouter les regrets de fin de vie n’est pas de
s’attrister à l’avance. C’est de remarquer une chose : presque tous
portent sur des choses qui, plus tôt, dépendaient encore de la personne.
Donner moins au travail, oser un mot vrai, rappeler un ami, soigner son
corps avant la panne. Aucun de ces gestes n’exige des circonstances
exceptionnelles.
C’est pourquoi ces témoignages, plutôt que d’assombrir, peuvent
éclairer : ils dessinent, en creux, une liste de décisions encore
ouvertes pour celui qui n’est pas en fin de vie. Le regret de l’un peut
devenir le repère de l’autre.
Reste une nuance importante, pour éviter le contresens. Écouter les
regrets ne veut pas dire vivre dans la peur de regretter. Vouloir tout
optimiser, ne rien manquer, cocher chaque case « pour ne pas regretter
plus tard », c’est encore une manière de ne pas habiter le présent. Les
aînés qui semblent les plus en paix ne sont pas ceux qui ont tout réussi
; ce sont souvent ceux qui ont su accorder de l’attention à ce qui
comptait vraiment, et faire la paix avec le reste. La leçon n’est donc
pas de vivre sans aucun regret — c’est impossible —, mais de ne pas
reporter indéfiniment ce qui, au fond, on sait déjà être
l’essentiel.
Pour aller plus loin
Cet article prolonge une question plus large : pourquoi tant de
leçons essentielles arrivent-elles à contretemps, et comment les
transmettre malgré tout ? C’est le sujet de l’article pilier de cette
série, « Ce que la
vie nous apprend trop tard : les leçons de chaque âge ».
Les regrets de fin de vie y trouvent leur place dans une cartographie
complète, âge par âge, développée dans le livre « Ce que j’aurais dû
savoir » de Jacques Jordens (série État d’âme).
Écrit après 70 ans, il déroule chaque saison de la vie sans
grandiloquence : ce qu’on aurait dû savoir, pourquoi on ne pouvait pas
l’entendre, et ce qui reste possible aujourd’hui.
Découvrir « Ce que
j’aurais dû savoir » →
Du même auteur
Dans la même série État d’âme de Jacques Jordens :
- Retrouver le chemin —
retrouver du sens dans la deuxième moitié de la vie. - Nourrir l’Âme — les huit
nourritures de la vie intérieure. - L’Hubris — la démesure et la juste
mesure de soi.
Et le panorama d’ensemble de la série Les Rouages : Les Rouages.