Nous savons plus de choses qu'aucune génération avant nous. Nous mesurons le génome, modélisons le climat, prévoyons les marchés, optimisons à peu près tout. Et pourtant, depuis dix mille ans, notre espèce reproduit le même mouvement : prendre ce qui ne lui appartient pas, maîtriser ce qui ne peut pas l'être, se placer au centre d'un univers qui n'a pas de centre.
Si vous avez déjà ressenti ce vertige — celui d'une civilisation brillante qui court, lucide, vers ce qu'elle voit venir et ne sait pas arrêter —, ce livre met un mot ancien sur cette intuition. Les Grecs l'avaient : hubris, la démesure de celui qui se croit sans limite.
Ce n'est pas un livre de colère, ni un cri d'alarme de plus. C'est un point de vue, assumé comme tel, écrit depuis ce que son auteur appelle la tristesse lucide : la tristesse de voir une espèce magnifique se perdre dans sa propre grandeur, et la lucidité de regarder ce processus sans le dramatiser.
Il est ce qui était sous tous les autres — la couche la plus ancienne, que les volumes précédents des Rouages ont approchée sans jamais la nommer.
Le Métier de Berger a documenté comment le pouvoir fabrique le consentement. L'Angle Mort a montré comment les institutions ne voient pas ce pour quoi elles ne sont pas conçues. La Machine Invisible a décrit comment les choix politiques se déguisent en nécessités techniques. La Loi du Raid a tracé la continuité entre le pillage viking et l'algorithme d'engagement. À chaque fois, la même question remontait sans être formulée : pourquoi ?
Non pas pourquoi tel acteur fait tel choix — cela, les mécanismes l'expliquent. Mais pourquoi l'espèce, dans sa collectivité, recommence. L'Hubris est la tentative de nommer ce moteur. Non pour le condamner — la condamnation est une forme d'hubris supplémentaire — mais pour le voir.
Le livre suit un même geste qui change de costume à chaque époque, sans jamais changer de nature :
L'hubris grec et le récit fondateur. La démesure comme faute tragique chez les Grecs — et, dans la tradition biblique, Adam qui nomme les créatures, donc les possède. Le geste est déjà là, aux origines de notre culture.
L'hubris industriel. La nature cesse d'être un milieu pour devenir un gisement. Le vivant réduit à de la ressource : mesurable, exploitable, optimisable.
L'hubris financier. La promesse d'une croissance infinie dans un monde fini — l'abstraction qui se croit plus réelle que le réel qu'elle prétend représenter.
L'hubris médical. La connaissance du génome confond comprendre une pathologie et avoir le droit de réécrire ce que signifie être humain.
L'hubris numérique. La prétention de tout mesurer, tout prédire, tout optimiser : l'algorithme comme nouvelle figure de l'omniscience.
L'hubris climatique. Croire qu'on peut gérer un écosystème comme on gère une usine, en maximisant un rendement défini unilatéralement.
La biologie a un concept précis pour ce que nous sommes : une espèce envahissante. Une espèce qui, libérée de ses prédateurs, de ses épidémies, de ses régulations, se reproduit et s'étend jusqu'à coloniser toutes les niches disponibles. Le livre regarde les chiffres sans rhétorique : les mammifères sauvages représentent aujourd'hui moins de 3 % de la biomasse des mammifères de la Terre ; les humains et leurs animaux domestiqués, plus de 97 %. Il y a dix mille ans, la proportion était inverse.
Ce n'est pas un jugement moral. Le lapin d'Australie ne choisit pas d'envahir. La différence — immense — est que l'homme est la seule espèce envahissante capable de comprendre ce qu'elle est, et donc de se réguler. Rarement. Mais il le peut. C'est, peut-être, la seule définition raisonnable du progrès.
Le livre va jusqu'à relire, à travers ce prisme, une intuition très ancienne : celle de l'anti-christ non pas comme personnage apocalyptique, mais — au sens des textes eux-mêmes — comme la posture de qui se substitue au sacré, s'installe dans le temple du vivant et se proclame son gestionnaire. L'hubris grec et cette intuition-là sont le même concept, formulé dans deux langues différentes.
Pour cesser de chercher un coupable et commencer à voir une architecture. La colère désigne des responsables ; ce livre propose autre chose : un déplacement du regard. Comprendre l'hubris ne console pas et ne sauve rien — mais cela change la place depuis laquelle on regarde le monde, et la sienne.
Au bout du chemin, une phrase : nous sommes de passage. Elle n'est pas triste. Elle est, quand on la laisse résonner, étonnamment libératrice : être de passage, c'est être délivré de la prétention de tout gérer, tout contrôler, tout décider — et pouvoir enfin être là, pleinement, dans la beauté étrange et transitoire de ce qui existe.
Jacques Jordens écrit dans le sillage de Chomsky, Ellul, Bourdieu, Postman — en français lisible, depuis un point de vue européen et belge. Ses livres cherchent la mécanique réelle des choses, sans complaisance pour aucun camp : dans la série Les Rouages, les mécanismes par lesquels nos sociétés fonctionnent vraiment ; dans État d'âme, le chemin du retour vers soi.
Sa singularité tient en deux refus : ni complotisme (les complots existent, mais sont rarement la bonne explication), ni naïveté (le système n'est pas innocent). Le coupable, pour lui, n'est jamais l'architecte : c'est l'architecture.
« J'attendais un réquisitoire. J'ai trouvé tout l'inverse : un livre qui refuse de désigner des coupables et qui, du coup, m'a touché beaucoup plus profondément. »
« Le chapitre sur l'espèce envahissante m'a saisi. Les chiffres de biomasse, posés sans dramatisation, disent plus que mille discours. »
« "Nous sommes de passage." Je croyais que ça allait me déprimer. C'est l'inverse : je me suis senti plus léger, et plus libre. »
(Témoignages composites, construits à partir de retours lecteurs.)
La vie n'a pas besoin de nous. Elle attendait avant nous. Elle continuera après.
Nous sommes une ponctuation dans une phrase que nous n'avons pas commencée.
C'est peut-être la seule vérité qui vaille la peine d'être transmise.
Dans la même série — État d'âme