Médias & information

Combien d’heures par jour passons-nous sur des plateformes américaines ? (et pourquoi ça compte)

Refaites mentalement le fil d’une journée ordinaire. Vous vous
réveillez et consultez vos messages sur une messagerie née en
Californie. Vous cherchez une information sur un moteur de recherche du
même pays. Vous vous repérez dans la ville avec une application de
cartographie. Vous achetez en ligne sur une marketplace. Le soir, vous
regardez une série sur une plateforme de streaming. À aucun moment vous
n’avez décidé « je vais utiliser des outils américains aujourd’hui ». Et
pourtant, l’essentiel de votre vie numérique s’est déroulé dans un même
écosystème.

La question n’est pas anecdotique. Mesurer, même grossièrement, ce
temps, c’est commencer à voir une dépendance qui ne dit jamais son nom —
et comprendre pourquoi elle pèse au-delà du simple confort.

Un inventaire calme
du quotidien numérique

Faisons l’exercice sans dramatiser. Pour la plupart des usagers
européens, les fonctions numériques fondamentales reposent sur un petit
nombre d’acteurs souvent désignés par l’acronyme GAFAM
(Google, Apple, Facebook/Meta, Amazon, Microsoft) :

  • Chercher une information : un moteur de recherche
    largement dominant en Europe.
  • Communiquer : messagerie électronique, messageries
    instantanées, réseaux sociaux.
  • Se repérer : applications de cartographie et de
    navigation.
  • Acheter : grandes places de marché en ligne.
  • Travailler : suites bureautiques, stockage en
    ligne, visioconférence.
  • Se divertir : plateformes de vidéo et de
    streaming.
  • S’équiper : systèmes d’exploitation des téléphones
    et ordinateurs.

Le temps total est difficile à chiffrer précisément, et les
estimations varient selon les études et les pays. Mais l’ordre de
grandeur importe plus que la décimale : pour un adulte connecté, une
part très majoritaire des heures d’écran quotidiennes passe par des
services conçus dans un même foyer technologique. Ce n’est pas une
opinion, c’est une observation que chacun peut vérifier sur son propre
relevé de temps d’écran.

Pourquoi
ça compte : l’infrastructure structure la pensée

On pourrait objecter : et alors ? Si ces outils sont les meilleurs,
où est le problème ? Le point n’est pas la qualité des outils — souvent
réelle — mais leur nature d’infrastructure.

Une infrastructure n’est pas un produit qu’on consomme et qu’on
oublie. C’est la couche sur laquelle reposent d’autres activités. Le
moteur de recherche ne se contente pas de répondre : il hiérarchise ce
qui est visible et ce qui ne l’est pas. La plateforme de vidéo ne
diffuse pas seulement des contenus : son système de recommandation
oriente ce que des millions de personnes regardent ensuite. La
messagerie ne transporte pas que des mots : elle mémorise, relie, et
structure les manières d’entrer en contact.

Autrement dit, ces logiciels ne sont pas neutres par rapport à la
façon dont on s’informe, on achète, on délibère. Ils sont devenus une
partie de l’environnement mental commun. C’est ce qui rend la dépendance
si peu visible : on ne perçoit pas une infrastructure, on l’habite.

La souveraineté
numérique, un enjeu concret

De cette observation découle la question de la souveraineté
numérique
: que signifie, pour un continent, le fait que les
couches de base de sa vie numérique soient majoritairement opérées
depuis l’extérieur, et soumises à un droit étranger ?

Cet enjeu n’a rien d’abstrait. Il touche aux données personnelles (où
sont-elles stockées, qui peut y accéder), à la dépendance des
entreprises et des administrations à des fournisseurs qu’elles ne
contrôlent pas, à la capacité d’un débat public à se tenir sur des
espaces dont les règles sont fixées ailleurs. Le débat sur la
circulation des données entre l’Europe et les États-Unis, qui a donné
lieu à plusieurs décisions de justice européennes successives, illustre
que ce n’est pas un sujet théorique mais une question juridique
vivante.

Ce que l’Europe construit
en réponse

Là encore, il serait faux de présenter cette situation comme un
destin. Plusieurs leviers de rééquilibrage existent et sont déjà à
l’œuvre.

Sur le plan réglementaire, le Règlement général sur la
protection des données
(RGPD), entré en application en 2018, a
imposé un cadre exigeant sur le traitement des données personnelles,
applicable à tout acteur opérant en Europe. Le Digital Markets
Act
(DMA) vise plus directement les très grandes plateformes —
qualifiées de « contrôleurs d’accès » — pour ouvrir la concurrence et
limiter certains verrouillages. Des amendes répétées ont par ailleurs
sanctionné des pratiques anticoncurrentielles.

Sur le plan des usages, des alternatives existent — moteurs de
recherche, messageries, suites collaboratives, services d’hébergement
conçus en Europe — même si leur part reste modeste. Le rééquilibrage ne
consiste pas à tout boycotter du jour au lendemain, mais à réintroduire
de la diversité et du choix là où
l’habitude avait fait disparaître l’idée même d’une alternative.

Voir pour choisir

L’intérêt de mesurer son temps numérique n’est pas de culpabiliser,
mais de retrouver de la lucidité. Une dépendance qu’on a nommée n’est
déjà plus tout à fait subie. On peut alors décider, en conscience, ce
qu’on garde par préférence réelle et ce qu’on diversifie — un service
par-ci, une habitude par-là.

Cette dépendance numérique n’est qu’un des leviers d’un phénomène
plus vaste : l’influence culturelle diffuse qu’on appelle le soft power,
et qui agit d’autant mieux qu’elle reste invisible. On en trouvera
l’inventaire complet dans le guide Soft power : qu’est-ce que c’est et
comment il façonne notre quotidien
.


Pour comprendre l’ensemble du mécanisme : Soft power : qu’est-ce que c’est et
comment il façonne notre quotidien
.

Dans La Machine Invisible (série Les Rouages),
Jacques Jordens consacre un développement entier aux plateformes et à la
souveraineté numérique, au sein d’une analyse documentaire des huit
leviers du soft power vue d’Europe. À découvrir pour apprendre à les
reconnaître.

Du même auteur

Pour prolonger sur l’information, le langage et le consentement
(série Les Rouages, Jacques Jordens) :

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