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Comment l’Europe protège-t-elle sa culture face aux géants américains ?

En 2020, un film coréen, Parasite, remporte l’Oscar du
meilleur film. L’événement passe pour une anecdote, mais il dit quelque
chose d’important : aucune culture nationale n’est condamnée à n’être
qu’un public passif des productions venues d’ailleurs. Et derrière ce
succès, il n’y a pas seulement du talent — il y a vingt ans de politique
culturelle délibérée et financée. Cette histoire pose, en miroir, la
question qui intéresse tout citoyen européen : que fait concrètement
l’Europe pour défendre sa propre culture face à des acteurs aux moyens
colossaux ?

La réponse est moins connue qu’on ne croit. Les outils existent, ils
fonctionnent pour partie, et les regarder de près permet de sortir à la
fois du fatalisme et de l’illusion.

Un principe : la
culture ne se défend pas seule

Posons d’abord ce que montre l’expérience : une culture locale
laissée « à armes égales » face à une industrie mondiale dotée d’une
infrastructure planétaire et de décennies d’avance n’est pas dans une
compétition loyale — elle est dans une défaite organisée. Protéger une
culture suppose donc de la financer, de la
structurer, de la transmettre,
délibérément.

Attention au malentendu : il ne s’agit pas de dicter ce que la
culture doit être. La ligne de partage, décisive, sépare le financement
qui crée des conditions (sans imposer le contenu) de la commande
idéologique qui produit de la propagande. Les modèles qui fonctionnent
se tiennent du premier côté.

Les quotas et le
financement du cinéma

L’outil le plus ancien est aussi l’un des plus efficaces : le
financement public du cinéma. En France, le Centre
national du cinéma et de l’image animée (CNC) prélève des contributions
— notamment sur la billetterie — pour soutenir la production. Ce
mécanisme a permis au cinéma français de survivre et de se renouveler
dans un contexte de très forte présence des productions américaines sur
les écrans.

À cela s’ajoutent les quotas de diffusion à la radio
et à la télévision, qui réservent un espace aux œuvres et chansons
d’expression locale, et, à l’échelle de l’Union, des programmes de
soutien aux industries culturelles (longtemps regroupés sous le nom de
programme MEDIA). En France toujours, la loi sur le prix unique
du livre
(dite loi Lang, 1981) a préservé un réseau dense de
librairies indépendantes et une diversité éditoriale que beaucoup de
pays ont perdue.

Enfin, l’exception culturelle, défendue de longue
date dans les négociations commerciales internationales, vise à
soustraire les biens culturels aux règles du seul libre-échange, au
motif qu’ils ne sont pas des marchandises comme les autres.

Le terrain
réglementaire : RGPD, DMA, amendes

La bataille culturelle s’est déplacée. Elle ne se joue plus seulement
dans les salles de cinéma, mais sur les plateformes numériques — et
c’est là que l’Europe a développé ses outils les plus récents.

Le Règlement général sur la protection des données
(RGPD), appliqué depuis 2018, encadre le traitement des données
personnelles de toute personne en Europe et s’impose à tout acteur qui y
opère. Le Digital Markets Act (DMA) cible les très
grandes plateformes — les « contrôleurs d’accès » — pour rouvrir la
concurrence et limiter certains verrouillages. À ces cadres s’ajoutent
des amendes infligées par les autorités européennes
pour des pratiques jugées anticoncurrentielles. Ces décisions ne «
protègent » pas la culture au sens classique, mais elles agissent sur
l’infrastructure même par laquelle la culture circule désormais.

Des modèles qui
inspirent : Corée, pays nordiques

L’Europe n’est pas seule à chercher des réponses, et certains
exemples extérieurs éclairent ses propres choix.

La Corée du Sud est le cas le plus documenté d’une
politique culturelle offensive : à partir de la fin des années 1990,
l’État y a fait des industries culturelles un pilier stratégique, en
finançant, en formant et en aidant à l’exportation — sans dicter le
contenu. La « vague coréenne » qui en a résulté a mis vingt ans à
éclore. Sa leçon : il ne s’agit pas seulement de se défendre, mais de
projeter une culture vivante.

Les pays nordiques offrent un modèle plus discret :
un financement public stable, évalué par des pairs sur des critères
artistiques, et des télévisions publiques fortes qui produisent des
œuvres locales de qualité — dont certaines séries ont été exportées dans
le monde entier. La culture y est traitée comme une
infrastructure, au même titre que les routes ou les
hôpitaux, et non comme un luxe sacrifiable.

Les limites honnêtes du
dispositif

La rigueur documentaire impose de ne pas embellir. Ces outils
existent, mais ils sont souvent sous-financés, mal
coordonnés à l’échelle européenne, et mal adaptés au numérique : des
mécanismes pensés pour la salle de cinéma et la télévision hertzienne
peinent à peser sur les algorithmes de recommandation et les plateformes
mondiales.

Le cas belge illustre une autre limite : un réel talent — deux Palmes
d’or pour les frères Dardenne, une scène musicale et littéraire vivante
— mais une politique culturelle fragmentée entre communautés, donc moins
capable de peser ensemble au niveau européen. La difficulté n’est pas
toujours le manque de ressources ou de créateurs : c’est parfois
l’architecture institutionnelle elle-même.

Et le constat de fond reste : aucun pays européen n’est, seul, assez
grand pour peser face aux géants mondiaux. Le levier le plus puissant —
une coordination culturelle européenne réelle — demeure largement
embryonnaire.

Voir la machine, c’est
pouvoir choisir

Connaître ces dispositifs n’est pas un détail technocratique. C’est
ce qui permet, comme citoyen, de cesser de subir et de commencer à
choisir : soutenir une création locale, comprendre pourquoi tel cadre
réglementaire existe, demander qu’on investisse dans une infrastructure
culturelle plutôt que de la traiter comme une dépense.

Ces politiques ne sont qu’un versant de la question. Elles ne
prennent leur sens qu’une fois comprise la machine
qu’elles cherchent à rééquilibrer : cette influence culturelle diffuse,
le soft power, qui agit d’autant mieux qu’on ne la voit pas. Pour en
saisir l’architecture d’ensemble, voir le guide Soft power : qu’est-ce que c’est et
comment il façonne notre quotidien
.


Pour comprendre l’ensemble du mécanisme : Soft power : qu’est-ce que c’est et
comment il façonne notre quotidien
.

Dans La Machine Invisible (série Les Rouages),
Jacques Jordens consacre plusieurs chapitres aux politiques culturelles
qui fonctionnent — Corée, pays nordiques, France, Belgique — au sein
d’une analyse documentaire du soft power vue d’Europe. À découvrir pour
passer du constat au choix.

Du même auteur

À lire dans la même série Les Rouages (Jacques Jordens), sur
l’information, le langage et le consentement :

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