Économie & monnaie

Pourquoi le dollar domine encore le monde

On annonce sa chute depuis cinquante ans. Pourtant, en 2025, environ 57 % des réserves de change officielles dans le monde sont encore libellées en dollars, et la devise américaine se trouve d’un côté de près de 88 % de toutes les transactions de change de la planète. Comment une monnaie émise par un pays qui ne pèse plus qu’un quart de l’économie mondiale peut-elle rester aussi centrale ?

La réponse n’a rien d’un complot et tout d’une mécanique. Le dollar ne domine pas parce qu’il serait « meilleur » dans l’absolu, ni parce qu’une main invisible l’imposerait. Il domine parce qu’un ensemble de mécanismes se renforcent mutuellement et rendent le changement coûteux pour tout le monde en même temps.

L’effet de réseau : on l’utilise parce que tout le monde l’utilise

Une entreprise indonésienne qui vend à un client brésilien facture souvent en dollars, alors que ni les États-Unis ni leur monnaie ne sont dans la transaction. Pourquoi ? Parce que son fournisseur, sa banque, son assureur et son concurrent le font aussi.

Les travaux de référence de Gita Gopinath et de ses coauteurs (« paradigme de la monnaie dominante ») montrent que la part du dollar dans la facturation des importations d’un pays est sans commune mesure avec le poids réel des États-Unis dans son commerce. Le dollar sert d’unité de compte par défaut, indépendamment de qui achète à qui. Chacun fait un choix individuellement raisonnable, et la somme de ces choix verrouille le système. Ce n’est pas une volonté, c’est une coordination — et défaire une coordination est bien plus difficile que l’installer.

La profondeur des marchés américains

Ce support, c’est le marché des bons du Trésor américains (Treasuries) — le plus grand et le plus liquide marché de titres au monde, avec plusieurs dizaines de milliers de milliards de dollars de dette négociable. Une banque centrale ou une multinationale peut y placer ou retirer des dizaines de milliards sans faire bouger violemment les prix. C’est un actif sûr : un endroit où garer de la valeur sans craindre de ne plus pouvoir en sortir. Quand une crise éclate — y compris née aux États-Unis — les capitaux affluent paradoxalement vers les Treasuries, par réflexe de sécurité.

Pourquoi ni l’euro ni le yuan ne remplacent (encore) le dollar

L’euro est la deuxième monnaie de réserve (~20 %), mais la zone euro partage une monnaie sans partager de budget : la dette est émise séparément par chaque État, fragmentée. Il n’existe pas d’équivalent unifié et profond du Treasury. Les eurobonds restent un projet, pas une réalité.

Le yuan représente une économie immense, mais reste peu utilisé à l’international (moins de 2 % des réserves). La raison est nette : la Chine maintient un contrôle strict des capitaux. Or une monnaie de réserve crédible exige la liberté totale d’entrer et de sortir — ce que Pékin refuse d’accorder.

Le rôle des matières premières

La quasi-totalité des matières premières — pétrole, gaz, métaux, or — est cotée et réglée en dollars. Une analyse de la BCE ne trouve aucune preuve solide d’une dédollarisation effective des exportations pétrolières. Tout pays importateur d’énergie a besoin de dollars, donc en accumule, donc renforce le réseau.

Les piliers de la domination

Pilier Pourquoi il tient Fragilité éventuelle
Effet de réseau On l’utilise parce que tous le font Basculement coordonné des grands blocs
Profondeur des Treasuries Marché le plus liquide ; actif sûr sans équivalent Dérapage budgétaire, perte de confiance
Absence d’alternative Euro fragmenté, yuan sous contrôle des capitaux Eurobonds, convertibilité du yuan
Matières premières en dollars Pétrole, gaz, métaux cotés en dollars Contrats en yuan, systèmes parallèles (CIPS)
Confiance institutionnelle État de droit, refuge en cas de crise Usage du dollar comme arme, instabilité

Ce qui pourrait éroder lentement l’édifice

Domination n’est pas éternité. L’usage du dollar comme arme pousse certains à bâtir des routes de contournement (CIPS, près de 1 500 participants indirects début 2025). La diversification prudente des réserves (achats d’or quasi records) grignote à la marge. Et l’érosion de la confiance elle-même, quand l’instabilité politique fait douter de l’actif refuge.

Mais l’ordre de grandeur compte : la part du dollar a glissé sur des décennies, pas en quelques mois. L’inertie du réseau est colossale, parce que personne n’a intérêt à sauter le premier. Le dollar ne tombera pas d’un coup. Il pourrait, au mieux ou au pire, s’effacer très lentement.

Pour aller plus loin

Pour comprendre comment ce « privilège exorbitant » s’est construit, lisez Le Privilège exorbitant de Jacques Jordens. Pour voir ces mécanismes dans une spirale plus large de dette et de pouvoir, prolongez avec La Spirale (disponibles sur StreetLib).


Sources

  • FMI — Dollar’s Share of Reserves / COFER (2025).
  • BRI (BIS) — Triennial Survey, OTC FX turnover April 2022 (dollar sur ~88 % des transactions). https://www.bis.org/statistics/rpfx22_fx.htm
  • Federal Reserve Bank of New York — Treasury Market Liquidity, 2025.
  • Gita Gopinath et al. — Dominant Currency Paradigm / Patterns of Invoicing Currency in Global Trade.
  • BCE — The link between oil prices and the US dollar (2024).
  • Federal Reserve — The International Role of the U.S. Dollar, 2025 Edition.
  • PIIE — Now is the time for Eurobonds.
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