En février 2022, en quelques jours, environ 300 milliards de dollars de réserves de la banque centrale russe ont été rendus inaccessibles. Ni perquisition, ni saisie physique : de simples lignes d’écriture, gelées à distance, parce que ces avoirs vivaient dans des systèmes adossés au dollar et à ses alliés. Une banque centrale souveraine s’est découverte, du jour au lendemain, privée de la moitié de son trésor de guerre. C’est l’illustration la plus nette d’un fait que la plupart des citoyens ignorent : une monnaie n’est pas qu’un moyen d’échange. À une certaine échelle, elle devient un levier de pouvoir.
Ce texte n’accuse personne. Il décrit une architecture : comment un dollar adossé à l’or en 1944 est devenu, sans plan secret, l’infrastructure financière du monde — et ce que cette position permet, mécaniquement, à celui qui l’émet.
« Privilège exorbitant » : d’où vient l’expression
L’expression naît dans la France des années 1960. En 1965, le ministre des Finances Valéry Giscard d’Estaing popularise la formule du « privilège exorbitant » (exorbitant privilege) pour désigner l’avantage que les États-Unis tirent du statut international du dollar. Le général de Gaulle, en février 1965, attaque publiquement le statut spécial du dollar sous Bretton Woods, et certains attribuent la paternité du concept à l’économiste Jacques Rueff.
Le grief est simple. Comme le dollar est la monnaie de réserve mondiale, les États-Unis peuvent financer leurs déficits en imprimant la monnaie que le reste du monde est obligé de détenir. Là où tout autre pays doit gagner des devises pour payer ses importations, l’émetteur de la monnaie de réserve paie dans sa propre monnaie. C’est ce déséquilibre structurel — pas une faute morale, un mécanisme — que désigne l’expression.
De Bretton Woods à 1971 : la rupture fondatrice
En 1944, les accords de Bretton Woods organisent l’après-guerre monétaire : le dollar est arrimé à l’or à 35 dollars l’once, et toutes les autres monnaies sont arrimées au dollar. Le dollar devient le pivot, parce qu’il est convertible en métal.
Mais dans les années 1960, les dollars en circulation dans le monde dépassent largement le stock d’or américain. La promesse de convertibilité devient intenable. Le 15 août 1971, le président Nixon suspend unilatéralement la convertibilité du dollar en or. C’est le « choc Nixon ».
Voici le paradoxe fondateur : on aurait pu croire que rompre le lien avec l’or affaiblirait le dollar. C’est l’inverse qui s’est produit. Le dollar est passé d’une monnaie garantie par une réserve à une monnaie garantie par autre chose — la taille de l’économie américaine, la profondeur de ses marchés, et bientôt le pétrole.
Pourquoi le monde utilise le dollar
Les réserves de change
Selon les données COFER du FMI, le dollar représentait environ 57,8 % des réserves de change mondiales identifiées fin 2024, et tournait autour de 57 % en 2025. C’est moins qu’au pic de 72 % en 2001, mais c’est plus du double de l’euro, deuxième monnaie loin derrière.
Le pétrodollar
En 1973-1974, après le choc pétrolier, les États-Unis et l’Arabie saoudite scellent un arrangement durable : la sécurité militaire américaine contre le recyclage des revenus pétroliers saoudiens en bons du Trésor américains. Dès 1975, l’ensemble de l’OPEP facture en dollars. Acheter de l’énergie, c’est avoir besoin de dollars.
La profondeur des marchés
C’est le facteur le plus sous-estimé. Le marché de la dette publique américaine est le plus vaste et le plus liquide du monde : la dette fédérale dépasse 38 000 milliards de dollars fin 2025, dont environ 9 200 milliards détenus par des créanciers étrangers. Un pays qui accumule des excédents commerciaux a besoin d’un endroit sûr, vaste et liquide où les garer. Les bons du Trésor remplissent ce rôle comme aucun autre actif. En août 2024, le dollar représentait 49,1 % des paiements traités par SWIFT — un plus haut de douze ans — contre 21,6 % pour l’euro.
Ce que le privilège permet
S’endetter dans sa propre monnaie. Les États-Unis empruntent dans la devise qu’ils émettent. Le risque de change qui étrangle les pays émergents endettés en dollars ne pèse pas sur l’émetteur.
Exporter une demande permanente. Tant que le monde a besoin de dollars, il existe un acheteur structurel pour la dette américaine.
Voir le système. Le dollar circule via une plomberie — banques correspondantes, chambres de compensation — largement adossée aux États-Unis. Qui tient la plomberie voit les flux.
Les sanctions comme arme
Parce que les transactions en dollars transitent par le système financier américain, les autorités américaines peuvent en exclure un acteur — c’est l’extraterritorialité. Une entreprise non américaine, commerçant entre deux pays non américains, peut être sanctionnée dès que des dollars sont en jeu.
Le gel des réserves russes en 2022 — environ 300 milliards bloqués, dont près de 200 milliards de titres logés chez Euroclear en Belgique, et l’exclusion de SWIFT de sept grandes banques russes — a montré la portée réelle de cet instrument. Détenir la monnaie du monde, c’est pouvoir en fermer la porte.
Atouts et fragilités
| Ce qui soutient le privilège | Ce qui peut l’éroder |
|---|---|
| ~57 % des réserves mondiales (COFER, FMI) | Part en baisse depuis le pic de 72 % en 2001 |
| Pétrole et matières premières facturés en dollars | Contrats énergétiques en yuans, roupies, dirhams |
| Marché du Trésor le plus profond et liquide au monde | Dette fédérale à 38 000 Md$ : soutenabilité interrogée |
| Réseau SWIFT dominé par le dollar (~49 %) | Systèmes alternatifs (CIPS chinois, messageries propres) |
| Sanctions = puissance | Sanctions = incitation à sortir du dollar |
| Confiance et habitude (effet de réseau) | Multipolarité, montée de l’or dans les réserves |
La leçon : aucun atout n’est gratuit. L’arme des sanctions est aussi un signal — tout détenteur de dollars apprend qu’un avoir peut être gelé. C’est précisément ce qui nourrit la recherche d’alternatives.
Ce qui pourrait éroder le privilège
La « dédollarisation » est un mot à manier avec prudence : beaucoup de bruit pour peu de bascule. Un dollar à 57 % des réserves n’est pas un dollar en chute. Mais des tendances de fond existent : diversification lente des banques centrales, accumulation d’or, accords bilatéraux en monnaies locales, infrastructures de paiement parallèles, monde plus multipolaire.
Le privilège du dollar ne tient pas à un décret. Il tient à un effet de réseau : on l’utilise parce que tout le monde l’utilise. Ce genre d’édifice ne s’effondre pas du jour au lendemain — mais il s’use à mesure que la confiance se fragmente.
Pour aller plus loin
- Qu’est-ce que la dédollarisation ? Mythe et réalité
- Comment le dollar est devenu une arme : sanctions et extraterritorialité
- Euro numérique, fin du cash : ce qui se joue vraiment
- Pourquoi le dollar domine encore le monde
Aller au fond
Ces mécanismes sont au cœur de deux essais de Jacques Jordens, série Les Rouages :
– Le Privilège exorbitant — l’anatomie complète du système monétaire international, de Bretton Woods aux sanctions.
– La Spirale — comment la dette et la création monétaire façonnent silencieusement nos sociétés.
Disponibles sur StreetLib.
Sources
- FMI — COFER, composition des réserves de change. https://data.imf.org/en/datasets/IMF.STA:COFER
- FMI — La part du dollar dans les réserves (2025). https://www.imf.org/en/blogs/articles/2025/10/01/dollars-share-of-reserves-held-steady-in-second-quarter-when-adjusted-for-fx-moves
- US Department of State — Nixon and the End of the Bretton Woods System, 1971-1973. https://history.state.gov/milestones/1969-1976/nixon-shock
- Federal Reserve History — Nixon Ends Convertibility of US Dollars to Gold.
- Petrocurrency / pétrodollar — référence encyclopédique.
- Confiscation of Russian central bank funds — référence encyclopédique.
- US Joint Economic Committee — Dette nationale (~38 400 Md$, 2025).
- Congress.gov — Foreign Holdings of Federal Debt (RS22331).