Société

Sophrosyne : c’est quoi la « juste mesure » des Grecs, et comment la vivre aujourd’hui ?

Une lectrice racontait récemment qu’elle avait passé sa vie entre
deux travers, sans jamais trouver le milieu. Tantôt elle s’écrasait,
persuadée de ne rien valoir, s’excusant d’exister. Tantôt elle se
gonflait, voulait tout tenir, tout décider, tout porter. Et elle se
demandait s’il existait un autre point, quelque part entre se mépriser
et se surestimer. Il existe. Les Grecs lui avaient même donné un nom :
sophrosyne.

Le mot se traduit mal. On dit « tempérance », « modération », «
sagesse pratique » — et chaque traduction en perd un peu. Le plus simple
est peut-être de l’appeler la juste mesure.

L’opposé exact de l’hubris

Pour les Grecs, la sophrosyne est ce qui répond à l’hubris, la
démesure — cette tentation de franchir nos limites qu’explore L’hubris : qu’est-ce que la démesure,
et comment retrouver la juste mesure de soi ?
. Or — et c’est le
point décisif — l’opposé de la démesure n’est pas l’abaissement de soi.
Les Grecs n’aimaient pas le mépris de soi davantage que le mépris des
autres. Se rapetisser n’est pas une vertu ; c’est encore une manière de
ne pas voir ce qu’on est.

La sophrosyne, telle que la présente le livre L’Hubris,
c’est « la connaissance de ce qu’on est, de ce qu’on peut, de ce qu’on
ne peut pas. La capacité à occuper pleinement sa place sans en
revendiquer une autre. » Ni l’effacement, ni la prétention : la
justesse.

Son incarnation paradoxale est Socrate. Désigné par l’oracle de
Delphes comme l’homme le plus sage d’Athènes, il passe sa vie à dire
qu’il sait surtout qu’il ne sait pas. Ce n’est pas de la coquetterie.
C’est la compréhension que toute sagesse commence par la reconnaissance
de ses propres limites. La maxime du temple de Delphes ne disait pas «
connais tout ». Elle disait : Gnôthi seauton — connais-toi
toi-même. Connais ce que tu es, connais ce que tu n’es pas ; la
frontière entre les deux est la condition de la lucidité.

Une vertu exigeante, pas
une démission

On imagine parfois la modération comme une tiédeur : ne pas trop
vouloir, rester prudent, ne pas se mouiller. C’est un contresens.

La juste mesure, écrit L’Hubris, « demande davantage que
l’hubris, pas moins — parce qu’elle exige de tenir simultanément la
conscience de ses capacités et la conscience de ses limites. De
travailler dans l’espace entre les deux. De ne pas céder à la tentation
du tout ou du rien. » C’est plus dur que la démesure, parce que la
démesure, elle, est confortable : elle tranche, elle fonce, elle ne
doute pas. La sophrosyne, elle, oblige à tenir deux vérités en même
temps — je peux et je ne peux pas — sans en lâcher
aucune.

Cinq postures pour la vivre

Le livre propose cinq postures concrètes de cette « humilité réelle
». Elles ne sont pas des préceptes moraux mais des manières d’agir,
transposables à une vie ordinaire autant qu’à une décision publique.

L’incertitude. Ne pas savoir avec certitude n’est
pas un échec. C’est la condition normale de toute connaissance honnête
d’une situation complexe. Dire « je ne sais pas encore » n’affaiblit pas
un jugement — c’est sa rigueur. Une décision fondée sur l’incertitude
assumée est plus solide qu’une décision fondée sur la certitude affichée
: elle laisse de la place à la révision.

La réversibilité. Avant d’agir sur ce qui ne se
rattrape pas, la question n’est pas seulement « est-ce que ça marchera ?
» mais « est-ce réversible si ça échoue ? ». Les erreurs irréversibles
sont celles qui comptent vraiment. Dans une vie, cela invite à
distinguer ce qu’on peut tenter quitte à se tromper de ce qui ne se
répare pas.

L’altérité. Reconnaître que d’autres formes
d’existence — d’autres êtres, d’autres cultures, d’autres manières de
vivre — ont une valeur indépendante de leur utilité pour soi. L’hubris
ramène tout à soi ; la juste mesure reconnaît que le monde existe en
dehors de notre regard, et que c’est une richesse, non une menace. C’est
exactement ce que Narcisse, dans le mythe, a perdu.

La transmission. Penser à ceux qui viennent après,
non en formule abstraite, mais concrètement : qu’est-ce que je transmets
? Dans quel état je laisse ce que j’ai reçu ?

La gratitude. La plus difficile à dire sans paraître
naïf. Non pas une religiosité obligée, mais une observation simple :
exister est un don non mérité et non garanti. Traiter ce qu’on a reçu
avec soin, c’est en être digne.

Pourquoi
cela compte dans la seconde moitié de la vie

Ces cinq postures forment, ensemble, une boussole intérieure. Elles
sont particulièrement parlantes au moment où l’on cesse de courir après
le « toujours plus » — où l’on commence à se demander, non comment
grandir encore, mais comment habiter justement ce qu’on est.

La sophrosyne n’est pas un renoncement à la grandeur. C’est l’art de
la grandeur juste : faire pleinement ce qu’on peut faire, s’abstenir
avec lucidité de ce qui dépasse notre mesure, et trouver — comme le
formule le livre — l’équilibre « entre comprendre et respecter ». Cet
équilibre n’est jamais acquis une fois pour toutes. C’est un travail
permanent, inconfortable, sans réponse définitive. Et c’est précisément
pour cela qu’il vaut la peine.


Cet article prolonge le point de référence de la série : L’hubris : qu’est-ce que la démesure,
et comment retrouver la juste mesure de soi ?

Pour aller plus loin. L’Hubris — La démesure et
la juste mesure de soi
(Jacques Jordens, série État d’âme)
déploie ces cinq postures et le chemin de la juste mesure, des Grecs à
aujourd’hui. À découvrir sur jordens.eu.

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