Société

L’hubris : qu’est-ce que la démesure, et comment retrouver la juste mesure de soi ?

Un ami raconte qu’il a tout réussi, et qu’il s’est arrêté un matin,
devant la fenêtre, en se demandant pourquoi rien ne suffisait jamais.
Toujours un projet de plus, une chose de plus à maîtriser, une borne de
plus à dépasser. Il ne se trouvait ni cupide ni vaniteux — simplement
incapable de s’arrêter, comme si s’arrêter revenait à reculer. Cette
impossibilité de la juste mesure, ce mouvement vers le « toujours plus »
qui se prend pour une vertu, les Grecs lui avaient donné un nom. Ils
l’appelaient hubris.

Le mot revient aujourd’hui dans les pages économie, dans les
portraits de dirigeants, parfois dans les conversations. On l’emploie
souvent comme un synonyme chic d’« orgueil ». Mais il dit beaucoup plus,
et surtout quelque chose de très concret sur la manière dont chacun
habite — ou n’habite pas — sa propre place.

Ce que le mot voulait dire

En grec ancien, hubris (ὕβρις) ne désigne pas d’abord un
sentiment intérieur. C’est un acte : la transgression
d’une frontière, le franchissement d’une limite que l’ordre du monde
avait tracée entre ce qui appartient à l’homme et ce qui le dépasse.

Pour les Grecs, l’univers est cosmos — un mot qui signifie
ordre, et non chaos. Chaque chose y a une place et une nature. L’hubris,
c’est le refus de cet ordre : décider que les frontières ne s’appliquent
pas à soi. Non pas faire grand — les Grecs admiraient la grandeur — mais
confondre la grandeur avec l’illimité.

Ce qui suit l’hubris n’est pas, dans cette tradition, une punition
arbitraire. C’est un rééquilibrage. Les Grecs avaient une déesse pour
cela : Némésis. Son nom vient de nemein, «
distribuer ce qui est dû ». Némésis ne se venge pas ; elle remet les
choses à leur place. L’hubris appelle la Némésis, dit le livre
L’Hubris, « comme le vide appelle l’air ».

Trois récits, un même geste

La culture grecque a inscrit cette compréhension dans ses mythes,
avec une précision frappante.

Icare reçoit de son père des ailes — la technique au
service du désir. Dédale l’avertit : ni trop bas, la mer mouillera les
plumes ; ni trop haut, le soleil fondra la cire. La leçon n’est pas « ne
vole pas ». C’est : connais ta nature, connais tes limites. L’aile est
un don magnifique ; le soleil, une frontière.

Prométhée dérobe le feu — la connaissance, le
pouvoir de transformer la matière — et le donne aux hommes. Son supplice
tient à ce qu’une frontière absolue a été franchie, celle qui sépare la
condition mortelle de la puissance qui la dépasse.

Narcisse, enfin, se noie dans son propre reflet. Il
ne meurt pas de vanité mais d’avoir perdu le sens de l’altérité : il ne
voit plus le monde que comme une surface qui le renvoie à lui-même.

Trois figures, trois formes de démesure, mais un seul mouvement :
l’homme qui franchit la frontière entre ce qu’il est et ce qui le
dépasse.

L’hubris
peut être collective — et c’est là qu’on la voit mal

Voici ce que les Grecs avaient compris et qu’on oublie facilement :
l’hubris n’est pas seulement le défaut d’un individu. Une cité, un
peuple, une civilisation peuvent la commettre.

Athènes, au sommet de sa puissance, lança une expédition militaire en
Sicile, convaincue que sa supériorité lui donnait le droit de conquérir
ce qu’elle ne possédait pas. Le résultat fut un désastre. La leçon de
cet épisode, rapportée par l’historien Thucydide, est restée : l’hubris
collective est plus dangereuse que l’hubris individuelle, parce qu’elle
est plus difficile à voir. Un homme qui franchit ses limites peut être
rappelé à l’ordre par son entourage. Une société entière qui franchit
les siennes n’a personne au-dessus d’elle pour le lui signaler — sinon
le réel.

Le livre L’Hubris suit ce fil de l’Antiquité à aujourd’hui,
dans chaque domaine que notre civilisation a touché : la nature
transformée en simple gisement, la promesse d’une croissance infinie
dans un monde fini, la prétention à tout mesurer et tout optimiser,
l’idée qu’on pourrait « gérer » un écosystème comme on gère une usine.
Le geste, à chaque fois, est le même : décider que les limites ne valent
pas pour nous, puis construire une justification — le progrès, la santé,
la sécurité — qui légitime le franchissement. Ici, l’enjeu n’est pas de
désigner un coupable. C’est de reconnaître l’architecture d’un même
mouvement.

La juste mesure :
sophrosyne

L’opposé de l’hubris n’est pas l’effacement de soi, ni le mépris de
soi. Les Grecs n’aimaient pas davantage le mépris de soi que celui des
autres. L’opposé de l’hubris, c’est sophrosyne : la juste
mesure. La connaissance précise de ce qu’on est, de ce qu’on peut, de ce
qu’on ne peut pas. La capacité à occuper pleinement sa place sans en
revendiquer une autre.

Socrate en est l’incarnation paradoxale. Désigné par l’oracle de
Delphes comme l’homme le plus sage d’Athènes, il passe sa vie à répéter
qu’il sait surtout qu’il ne sait pas. Non par fausse modestie, mais
parce que la sagesse commence là. La phrase gravée au fronton du temple
de Delphes n’était d’ailleurs pas « Connais l’univers ». Elle était :
Gnôthi seauton — connais-toi toi-même.

Cette juste mesure n’a rien d’une démission. Telle que la décrit le
livre, elle exige davantage que la démesure, pas moins
: tenir en même temps la conscience de ses capacités et celle de ses
limites, et agir avec rigueur dans l’espace entre les deux. Comprendre
un système ne donne pas le droit de le gouverner seul. Comprendre un
vivant permet de le respecter, pas de le posséder.

Pourquoi cela touche la
vie intérieure

On pourrait croire que l’hubris ne concerne que les grandes machines
— l’industrie, la finance, la technique. Mais le mot revient toujours,
en réalité, à une expérience humaine ordinaire : la tentation de
franchir nos limites, de tout maîtriser, de se croire au centre d’un
monde qui n’a pas de centre. Vouloir contrôler ce qui ne se contrôle pas
— le temps, le regard des autres, la fin. Confondre la valeur d’une vie
avec sa durée ou sa quantité de réussites.

Retrouver la juste mesure de soi, ce n’est pas se rapetisser. C’est
apprendre à bien habiter sa place. C’est, dit L’Hubris, ce qui
se tient « entre comprendre et respecter » — et c’est peut-être là, dans
cet écart étroit, que se loge la part la plus libre de l’existence.


Cet article est le point de référence d’une série. Pour
approfondir, trois lectures liées :

Pour aller plus loin. L’Hubris — La démesure et
la juste mesure de soi
(Jacques Jordens, série État d’âme)
déroule ce fil de l’Antiquité à aujourd’hui : le savoir qui n’a pas
produit la sagesse, et le chemin discret de la juste mesure. Un livre
écrit non pour accuser, mais pour comprendre. À découvrir sur
jordens.eu.

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