Société

Pourquoi la conscience de notre finitude rend-elle la vie plus belle au lieu de l’assombrir ?

Au Japon, chaque printemps, des gens s’assoient en silence sous les
cerisiers pour regarder tomber les pétales. La floraison ne dure que
deux semaines. C’est précisément pour cela qu’on vient. Personne n’irait
s’asseoir en silence sous un arbre dont les fleurs durent toute l’année.
La beauté de la scène ne tient pas malgré sa brièveté : elle tient à
cause d’elle.

Cette observation, simple, ouvre une question que beaucoup repoussent
— et qui revient pourtant, surtout dans la seconde moitié de la vie.
Pourquoi la conscience que tout passe, et que nous passons avec, ne
rend-elle pas l’existence triste, mais souvent plus dense ?

La seule chose
vivante qui sache qu’elle finira

Un arbre qui vit mille ans ne « sait » pas qu’il mourra. Il vit, il
pousse, il abrite, il se prolonge dans sa descendance. La finitude est
dans sa structure, mais hors de sa conscience.

L’être humain, lui, est la seule chose vivante qui sache qu’elle va
mourir. Cette connaissance peut être paralysante — elle l’est parfois.
Mais c’est aussi, observe le livre L’Hubris, la source de tout
ce qu’il y a de plus profondément humain.

L’art est une réponse à la mort : la tentative de laisser quelque
chose qui demeure après qu’on est parti. La musique, la peinture, la
littérature contiennent toutes cette urgence tranquille — nous ne
serons plus là, mais ceci peut rester
. L’amour est une réponse à la
mort : la certitude que ce qu’on ressent pour quelqu’un compte,
maintenant, justement parce que ça ne durera pas toujours. La
philosophie est une réponse à la mort : la tentative de donner un sens à
l’existence qui ne dépende pas de sa durée. Sans la finitude, rien de
tout cela n’aurait de poids.

L’idée n’est pas neuve. Une part de la philosophie ancienne — des
stoïciens à Épicure, et plus près de nous certains courants de la pensée
contemporaine sur la mort — a tenu que regarder sa propre fin en face,
loin d’assombrir la vie, en révèle le prix. Le livre la reformule à sa
manière : « sans fin, rien ne commence vraiment ; sans limite, rien n’a
de forme. »

Mono no
aware
: la sensibilité à ce qui passe

Les Japonais ont un mot pour cela : mono no aware. On le
traduit approximativement par la sensibilité à l’éphémère — la
conscience douce, légèrement mélancolique, de la beauté de ce qui passe.
Le terme vient de la culture esthétique classique du Japon et désigne
cette émotion devant la fragilité des choses : non pas la tristesse de
leur fin, mais l’intensité que cette fin leur donne.

Le livre en donne des exemples très simples : la lumière d’un soir
d’été qui s’allonge sur un champ ; le vol d’un oiseau qu’on ne reverra
peut-être pas ; une conversation qui s’approfondit jusqu’à rendre les
mots inutiles ; un enfant qui s’endort. « Ces instants ne valent pas
malgré leur brièveté. Ils valent à cause d’elle. »

C’est exactement l’inverse de ce que cherche la démesure — cette démesure dont le sens grec, l’hubris,
éclaire toute notre vie intérieure
. L’hubris veut fixer, préserver,
reproduire à l’identique, pérenniser. Elle a peur de la perte. Elle
bâtit des monuments pour durer, des empires pour persister, des
techniques pour résister au temps. Et les monuments tombent, les empires
s’effacent, les techniques sont remplacées. « Pendant ce temps, écrit
l’auteur, le vent dans les arbres continue. »

La
peur n’est pas dans la fin, elle est dans l’illusion de permanence

Pourquoi, alors, la finitude angoisse-t-elle tant ? Le livre propose
une réponse précise : elle ne devient désespérante que si l’on croyait,
au fond, être permanent. La même réalité — nous sommes de passage — peut
se vivre « avec désespoir si on croyait être permanent, ou avec une
liberté étrange si on a accepté depuis le début qu’on ne l’était pas
».

L’auteur revient à un lieu qui l’a marqué : Tchernobyl. Les
appartements de Pripyat, abandonnés depuis 1986, avec les assiettes
encore sur les tables, les cahiers ouverts en classe. Ces images ne sont
pas poignantes parce qu’elles montrent une catastrophe, mais parce
qu’elles montrent la vie ordinaire interrompue — des gens qui aimaient,
travaillaient, élevaient leurs enfants, et qui pensaient, comme nous
tous, que les choses continueraient. Autour de ces traces, la forêt est
revenue, les animaux ont repris leurs couloirs, les saisons tournent. «
La vie n’a pas de nostalgie. Elle ne pleure pas les appartements
abandonnés. Elle les habite. »

Une liberté, pas une
consolation

Accepter sa finitude n’est pas un « mais quand même » qu’on se répète
pour se rassurer. C’est, dit le livre, une observation qui tient les
deux bouts sans les confondre : la perte est réelle, et le monde est
d’une beauté stupéfiante — les deux en même temps, sans que l’un efface
l’autre.

Cette acceptation libère une question très concrète : si l’on ne dure
pas, qu’est-ce qui mérite le temps qu’on a ? La réponse que propose
L’Hubris n’est ni la course à la permanence ni la résignation.
C’est une autre liberté — « non pas la liberté de vaincre la mort, ni de
posséder l’infini, mais la liberté de choisir, dans les limites de ce
qu’on est, comment on occupe le temps qu’on a ». Petite à l’échelle de
l’univers. Et, ajoute l’auteur, « tout ce que nous avons ».

C’est peut-être cela, regarder la vie comme elle est réellement : non
pour l’assombrir, mais pour cesser de la traverser sans la voir.


Cet article prolonge le point de référence de la série : L’hubris : qu’est-ce que la démesure,
et comment retrouver la juste mesure de soi ?

Pour aller plus loin. L’Hubris — La démesure et
la juste mesure de soi
(Jacques Jordens, série État d’âme)
est un livre écrit, selon ses propres mots, depuis une « tristesse
lucide » — sans colère ni résignation. À découvrir sur jordens.eu.

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