Économie & monnaie

La BCE est-elle vraiment indépendante, et indépendante de qui ?

On le répète comme une garantie de bon fonctionnement : la Banque
centrale européenne est « indépendante ». Indépendante des
gouvernements, indépendante des pressions politiques, indépendante des
cycles électoraux. L’idée semble rassurante — qui voudrait que la
monnaie soit manipulée pour gagner une élection ? Mais à y regarder de
près, une question surgit, que l’on pose rarement à voix haute :
indépendante de quoi, exactement, et au service de qui ?

Car une institution qui prend des décisions touchant le portefeuille
de centaines de millions de personnes ne flotte pas dans le vide. Ses
choix ont des gagnants et des perdants. Et le simple fait d’être «
indépendante » ne la rend pas pour autant « neutre ». Cet article tente
de démêler les deux notions, sans rejeter le principe de l’indépendance,
mais en en exposant les implications concrètes.

Ce que «
indépendance » veut dire, techniquement

L’indépendance de la BCE est inscrite dans les traités européens.
Concrètement, elle signifie que la BCE fixe sa politique monétaire —
notamment les taux d’intérêt directeurs — sans recevoir d’instructions
des gouvernements ou des institutions de l’Union. Son mandat principal,
défini par les traités, est la stabilité des prix, avec
une cible d’inflation proche de 2 % à moyen terme.

Cette architecture s’appuie sur une idée née dans les années
1970-1980 : confier la monnaie à des banquiers centraux protégés du
calendrier électoral éviterait la tentation de relancer artificiellement
l’économie avant un scrutin, au prix d’une inflation durable.
L’indépendance est donc, à l’origine, un dispositif anti-inflation.
Jusque-là, rien que de très défendable.

Mais remarquons déjà un point : choisir de placer la stabilité des
prix au sommet des priorités — au-dessus, par exemple, du plein emploi
ou de la réduction des inégalités — n’est pas une vérité technique
neutre. C’est un arbitrage de valeurs. La banque centrale américaine, la
Réserve fédérale, a d’ailleurs un mandat « double » qui met l’emploi au
même rang que les prix. Le choix européen est un choix, fait dans les
traités, hors du vote ordinaire.

Indépendance
n’est pas neutralité : les effets distributifs

Voici le cœur de la question. Les décisions de la BCE ne touchent pas
tout le monde de la même façon. Elles redistribuent, même quand elles ne
le veulent pas.

Prenons la longue période de taux très bas, puis les vastes
programmes de rachat d’obligations menés dans les années 2010. Ces
politiques, conçues pour soutenir l’économie et éviter la déflation, ont
des effets de répartition documentés et discutés par les économistes
:

  • Des taux très bas et des achats massifs d’actifs tendent à faire
    monter le prix des actifs — immobilier, actions. Ceux
    qui en possèdent déjà voient leur patrimoine s’apprécier.
  • Dans le même mouvement, les épargnants prudents —
    ceux dont l’épargne dort sur des livrets ou des placements sûrs — voient
    leur rémunération s’effondrer.
  • Les futurs retraités dont la pension dépend de
    rendements obligataires faibles sont, eux aussi, affectés.

Le résultat n’est pas le fruit d’une intention de favoriser les uns
contre les autres. C’est un effet mécanique, presque inévitable, de
l’outil employé. Mais effet il y a : une politique monétaire « neutre en
intention » peut produire des conséquences très inégales selon que l’on
détient du patrimoine ou que l’on vit de son épargne et de son travail.
C’est ce que les économistes appellent les effets
distributifs
de la politique monétaire — un objet d’étude
établi, et non une accusation.

Le pouvoir
politique d’une institution non élue

Il y a une seconde dimension. En décidant d’acheter ou non la dette
d’un État, la BCE peut, de fait, influencer le coût de financement de
cet État. Quand elle achète massivement, elle fait baisser les taux ;
quand elle s’en abstient, elle laisse les marchés reprendre la main. Ce
levier confère à une institution non élue une capacité d’influence sur
des choix qui sont, in fine, politiques.

Là encore, prudence : la BCE agit dans le cadre de son mandat, et
l’on peut soutenir que protéger la stabilité de la zone euro fait partie
de ses missions. Mais le constat demeure : une institution dont les
dirigeants ne sont pas élus dispose d’un pouvoir réel sur les conditions
de financement des démocraties. L’indépendance, censée la mettre à
l’abri de la politique, la place paradoxalement au cœur de décisions
éminemment politiques.

Ni rejeter, ni idéaliser

Faut-il en conclure que l’indépendance de la BCE serait une mauvaise
chose ? Pas nécessairement. L’expérience historique des monnaies
entièrement soumises au pouvoir politique n’est pas rassurante non plus.
L’enjeu n’est pas de choisir entre une banque centrale « libre » et une
banque centrale « aux ordres », mais de voir clairement
ce que l’indépendance recouvre : un statut qui soustrait certains choix
au débat électoral, et des décisions techniques qui ont des conséquences
sociales inégales.

Le citoyen gagne à savoir cela, non pour s’indigner, mais pour
replacer le débat à sa juste hauteur. Quand on entend que telle
politique monétaire est « neutre » ou « purement technique », on peut
désormais poser la bonne question : neutre pour qui ?

Un maillon de la chaîne

L’indépendance de la BCE n’est pas un sujet isolé. Elle s’inscrit
dans un dispositif plus vaste où l’État doit emprunter sur les marchés,
se fait noter, subit le taux, et voit ses marges politiques se réduire.
La BCE est l’un des nœuds de cette architecture. Pour comprendre comment
l’ensemble s’articule, lisez l’article pilier de cette série :
Gouvernance par la
dette : comment les marchés financiers contraignent les démocraties
européennes
.

Cette dépendance des États européens aux marchés a, en miroir, un cas
à part : les États-Unis, dont la banque centrale émet la monnaie de
référence mondiale. Ce statut singulier — qui exempte une nation des
contraintes imposées aux autres — est l’objet de Le Privilège exorbitant.

Quant à la cible d’inflation « proche de 2 % », elle repose sur une
mesure de l’activité, le PIB, qu’on tient pour le thermomètre de
l’économie. Mais le PIB compte l’activité, pas la richesse réelle d’une
nation : Quand le PIB
masque la réalité
montre tout ce que cet indicateur aplatit — et
donc ce qu’une politique monétaire pilotée sur lui peut manquer.


La Chaîne Dorée, tome des Rouages de Jacques
Jordens, analyse en détail l’indépendance de la BCE et ses effets
distributifs, sans la condamner ni la sacraliser, et l’inscrit dans le
diagnostic d’ensemble de la dette comme mécanisme de contrainte des
démocraties européennes. Une lecture calme et documentée, pour
distinguer ce qui relève de la technique et ce qui relève du choix de
société.

Du même auteur

Dans la même veine « monnaie, dette et richesse réelle » des
Rouages de Jacques Jordens :

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