Un soir, au journal de vingt heures, une phrase passe sans accroc : «
Le gouvernement a présenté un plan de résilience prévoyant des
mesures d’ajustement destinées à optimiser les
dépenses publiques, avec un plan d’accompagnement des agents
concernés. » Vous reconnaissez chaque mot. Vous pourriez les répéter. Et
pourtant, si l’on vous demandait ensuite ce qui a été décidé, qui paie,
et ce qui change concrètement dans une vie ordinaire, vous resteriez
sans réponse claire.
Ce flottement n’est pas un accident de votre attention. C’est l’effet
recherché d’une certaine manière de parler du monde — celle que l’on
appellera ici la novlangue contemporaine. Cette page
sert de point d’entrée : elle explique ce qu’est ce phénomène, comment
il fonctionne, et pourquoi il s’agit d’un enjeu démocratique avant
d’être une querelle de puristes.
D’où vient l’idée de novlangue
?
Le mot « novlangue » est la traduction française du Newspeak
inventé par George Orwell dans son roman 1984, publié en 1949.
Dans cette fiction, un régime totalitaire conçoit une langue officielle
dont l’objectif n’est pas de mieux dire, mais de moins penser. Orwell
détaille le principe dans une annexe restée célèbre : réduire le nombre
de mots disponibles, c’est réduire le nombre de pensées formulables. On
ne censure plus une idée subversive : on supprime simplement les mots
qui permettraient de la concevoir.
Orwell décrivait une dystopie. La novlangue d’aujourd’hui n’a ni la
même intention assumée ni la même brutalité : aucun ministère ne publie
de dictionnaire obligatoire, personne n’interdit un vocabulaire. Mais le
mécanisme de fond présente des ressemblances troublantes, et plusieurs
auteurs l’ont étudié hors de toute fiction.
Le philologue allemand Victor Klemperer, dans
LTI, la langue du IIIᵉ Reich (rédigé pendant la période nazie,
publié en 1947), a montré comment un régime façonne les esprits non par
les grands discours, mais par l’usure des mots ordinaires, répétés
jusqu’à ce qu’ils paraissent naturels. Son observation centrale dépasse
le contexte historique : « les mots peuvent être comme de minuscules
doses d’arsenic », ingérés sans qu’on les remarque, et dont l’effet
finit par se faire sentir. C’est cette intuition que le livre La
Novlangue prolonge — non pas pour comparer notre époque à un régime
totalitaire, ce qui serait malhonnête, mais pour appliquer la même
attention au langage public que nous entendons chaque jour.
Le mécanisme :
substituer le flou au précis
La novlangue contemporaine ne procède pas par un complot ni par une
consigne secrète. C’est une mécanique d’usage, repérable dans le
discours managérial, administratif, politique et médiatique. On peut en
décrire quelques opérations récurrentes.
L’effacement des mots précis
Certains termes — licenciement, austérité, précarité, contrainte —
sont nets : ils nomment une réalité dure et désignent qui la subit. La
novlangue tend à les remplacer par des mots feutrés. On ne licencie
plus, on « optimise les effectifs ». On ne coupe plus dans un budget, on
lance un « plan de résilience ». Le mot direct disparaît, et avec lui
une partie de ce qu’il permettait de discuter.
La création de mots flous
À l’inverse, prolifèrent des termes si larges qu’ils ne désignent
presque rien : accompagnement, agilité,
gouvernance, transition. Leur vertu est justement leur
imprécision. Un mot qui peut tout dire ne peut rien faire refuser. «
Accompagner la transition » n’appelle aucune objection précise, parce
qu’il ne décrit aucune décision précise.
Le glissement de sens
D’autres mots gardent leur forme mais changent de contenu.
Réforme, qui évoquait historiquement un progrès, en vient
souvent à désigner un recul de protections. Régulation peut
décrire des règles qui, dans les faits, avantagent les acteurs déjà
dominants. Le mot rassure pendant que la chose qu’il recouvre se
transforme.
Pourquoi est-ce un enjeu
démocratique ?
On pourrait croire qu’il s’agit d’une affaire de style, d’un
agacement de lettré. L’enjeu est plus sérieux, et il tient en une chaîne
simple.
Pour discuter d’une décision, il faut pouvoir la nommer. Pour la
refuser, il faut pouvoir l’exposer en mots clairs à d’autres. Or un
citoyen qui ne dispose plus que de termes flous se trouve désarmé : il
sent confusément que quelque chose ne va pas, sans réussir à le
formuler. Ce qui ne peut être nommé ne peut être débattu ; ce qui ne
peut être débattu finit par être accepté faute de mieux.
La novlangue agit donc moins comme une tromperie ponctuelle que comme
une dépolitisation lente. Elle ne ment pas frontalement
: elle rend le mensonge inutile, parce qu’elle dissout d’avance la
possibilité de la contestation. C’est en cela qu’elle relève de la même
famille de mécanismes que les autres rouages décrits dans cette série :
ce n’est pas une personne qui agit, c’est une architecture de discours
qui produit ses effets, qu’on le veuille ou non.
Le langage n’est d’ailleurs que le dernier maillon d’une chaîne plus
longue. Avant qu’un mot ne pense à votre place, c’est tout un récit qui
aura été cadré en amont : c’est exactement ce que décrit Le Métier de Berger, consacré à
la fabrique du consentement. La novlangue en est l’outil de finition —
le moment où le cadrage descend jusque dans le vocabulaire
ordinaire.
Ce que l’on peut
faire : réapprendre à nommer
Le contre-poison n’est ni savant ni inaccessible. Il consiste à se
réapproprier les mots précis. Devant chaque formule molle, on peut se
poser trois questions simples :
- De quoi parle-t-on, concrètement ? Derrière «
optimisation des effectifs », des personnes perdent un emploi. - Quel mot direct a été effacé ? « Plan de résilience
» recouvre souvent ce qu’on aurait autrefois appelé un plan
d’austérité. - Qui le dit, et qu’est-ce qui n’est pas dit ? Le
choix d’un mot doux révèle souvent ce qu’on préfère ne pas exposer.
Cet exercice ne demande aucune expertise. Il demande de l’attention,
et un peu de vocabulaire retrouvé. C’est précisément ce que propose le
livre : non pas un pamphlet politique, mais une boîte à outils
linguistique, un dictionnaire critique qui rend, mot après mot, la
possibilité de penser ce que l’on entend.
Pour aller plus loin
La Novlangue — Dictionnaire critique des mots qui pensent à votre
place, tome de la série Les Rouages de Jacques
Jordens, recense une centaine d’entrées du langage public contemporain.
Pour chacune : le sens officiel, le sens dans les faits, et le mot
précis qui a été remplacé. Un compagnon de lecture pour écouter le
journal autrement, et redevenir capable de nommer — donc de discuter —
ce qui se décide en votre nom.
Du même auteur
Dans la même veine — information, langage et fabrique du consentement
—, ces autres tomes de la série Les Rouages de Jacques
Jordens :
- Le Métier de Berger —
comment se fabrique le consentement, de Le Bon à Chomsky. - La Machine Invisible — le
soft power et les huit leviers d’influence qui façonnent notre
quotidien. - La Confiscation
du libre arbitre — ce que les neurosciences et l’économie de
l’attention font à nos choix. - Les Rouages — la synthèse
de la série : les mécanismes du pouvoir qui gouvernent la vie de tous
les jours.
Pour aller plus loin — ce mécanisme est au cœur de De la fabrique du consentement au renoncement…, le socle de la série Les Rouages qui démonte la machine entière.