Un rond-point en hiver. Quelques palettes qui brûlent, du café dans
des thermos, des inconnus devenus familiers en quelques semaines. Puis,
au bout de trois mois, six mois, deux ans, plus personne. La loi est
passée. La forêt a été rasée. Le mouvement s’est éteint, et chacun est
rentré chez soi un peu plus las, un peu plus cynique, prêt — sans le
savoir — pour le mouvement suivant qui connaîtra le même sort.
Cette scène, des millions de personnes l’ont vécue à leur manière :
sur un rond-point de gilets jaunes, dans une ZAD, en signant une
pétition contre les pesticides, en occupant une place avec un mouvement
citoyen, en manifestant contre une réforme. Et à chaque fois revient la
même question, lancinante : pourquoi est-ce que rien ne change vraiment
?
La tentation est grande de répondre par le défaitisme — « les gens ne
se mobilisent plus » — ou par le soupçon — « tout est verrouillé
d’avance par quelques puissants ». Ces deux réponses sont des impasses.
La première culpabilise les citoyens. La seconde glisse vers une vision
conspirationniste qui n’explique rien. Il existe une troisième voie,
plus exigeante et plus utile : examiner les mécanismes
par lesquels, dans les sociétés modernes, les oppositions tendent à se
neutraliser. Non pas une volonté cachée, mais une architecture. Le
coupable n’est pas un architecte, c’est l’architecture elle-même.
Une
thèse simple : l’opposition n’échoue pas par manque de courage
Le réflexe le plus répandu consiste à attribuer l’échec d’un
mouvement à un défaut moral : manque de détermination, divisions, « ils
ont lâché ». C’est rassurant, parce que cela suggère qu’avec un peu plus
de volonté, la prochaine fois sera la bonne.
Mais cette explication résiste mal aux faits. Des mouvements
extrêmement déterminés, durables, bien organisés, ont échoué tout autant
que les autres. À l’inverse, certaines mobilisations ont obtenu des
résultats sans héroïsme particulier. Ce qui sépare les deux n’est pas le
courage : c’est la manière dont le mouvement s’expose, ou non, à un
ensemble de mécanismes de capture.
La sociologie politique a, depuis des décennies, des outils pour
penser ce phénomène. La notion de récupération a été
analysée dès les années 1960 par les situationnistes. Le concept
d’hégémonie culturelle de Gramsci décrit comment un
ordre social se maintient moins par la contrainte que par le
consentement. Les travaux sur le contrôle social et la
surveillance, dans la lignée de Foucault, éclairent la manière dont la
dissidence est gérée plutôt que réprimée frontalement. On peut donc
parler de mécanismes, c’est-à-dire de régularités observables, sans
verser dans la théorie du complot.
Les cinq mécanismes de
capture
À la lecture des cas publics et documentés, cinq mécanismes
reviennent. Aucun ne suppose de chef d’orchestre. Chacun fonctionne par
sa logique propre.
1. La récupération idéologique
Lorsqu’une critique gagne en audience, une réponse possible consiste,
pour l’acteur visé, non pas à changer, mais à adopter le
vocabulaire de ses critiques. Le discours est repris, la
pratique reste. C’est le ressort du « greenwashing » et de ses
variantes. La critique devient alors difficile à formuler, puisque sa
cible semble lui donner raison en paroles. Un cas particulier de ce
mécanisme est le rachat des marques alternatives qui réussissent : le
discours est maintenu, la substance se dilue.
2. Le financement dépendant
Les organisations qui portent la critique ont besoin d’argent pour
exister : dons, subventions, partenariats, financements publics. Chacune
de ces sources crée une dépendance, et la dépendance installe une
prudence — souvent sans qu’aucun engagement explicite
ne soit signé. Ce n’est pas de la corruption ; c’est une contrainte
structurelle qui rétrécit lentement ce qu’une organisation peut se
permettre de dire.
3. La cooptation des leaders
Le pouvoir absorbe ses opposants en leur donnant
accès. La figure radicale d’hier devient élue, gestionnaire,
voix médiatique installée. Le discours peut se maintenir, mais la
pratique devient gestion. Et chaque frange cooptée laisse place à une
frange plus radicale, qui sera cooptée à son tour. Le mouvement avance,
mais comme un tapis roulant qui ramène toujours au même point.
4. La répression sélective
Depuis le début des années 2000, l’arsenal juridique et technique
encadrant la dissidence s’est considérablement étoffé dans de nombreux
pays européens : lois antiterroristes successives, conservation des
données, dispositifs de surveillance et, dans certains cas,
reconnaissance faciale en manifestation. L’effet le plus puissant n’est
pas tant la sanction que le refroidissement : on hésite
à s’engager quand on sait que la trace numérique reste.
5. La fragmentation
identitaire
Les causes se sont multipliées et spécialisées. Cette diversité est
une richesse, mais elle peut aussi segmenter les
opposants potentiels en groupes qui peinent à s’allier sur des objectifs
transversaux concrets. Le mécanisme est en partie auto-infligé, mais il
est aussi commode pour qui gouverne : il est plus simple de gérer de
nombreux mouvements minoritaires qu’une large coalition.
Ni complot, ni fatalité
Insistons sur un point, car il est la ligne de crête de toute cette
analyse. Ces cinq mécanismes ne supposent aucune réunion secrète, aucun
plan d’ensemble. Ils découlent de la structure : un acteur économique
qui préfère son image à un changement coûteux, une organisation qui
dépend de ses financeurs, un système politique qui intègre ce qui le
menace, un État qui légifère sur la sécurité, une société qui se
fragmente en identités. Chacun de ces comportements est compréhensible
isolément. C’est leur convergence qui produit l’effet
de capture.
Reconnaître cela n’est pas se résigner. C’est même l’inverse. Si
l’échec venait d’un manque de courage, il n’y aurait rien à apprendre.
S’il vient de mécanismes identifiables, alors on peut chercher à les
contourner. L’histoire fournit des exemples d’oppositions qui, pour des
raisons souvent liées à leur structure même — financement populaire,
leadership distribué, ancrage matériel —, ont mieux résisté à la capture
que d’autres.
Voir le mécanisme pour
cesser d’y entrer
La conscience de ces mécanismes est la première condition pour bâtir
des oppositions qui ne se laissent pas attraper. Avant de chercher la
prochaine cause à défendre, il vaut la peine de se demander : par où ce
mouvement risque-t-il d’être capturé ? Son financement le rend-il
dépendant ? Ses figures sont-elles « coptables » ? Sa stratégie
cherche-t-elle la une du jour ou la durée ?
Ces questions sont au cœur de La Résistance
Capturée, le tome de la série Les Rouages qui démonte,
mécanisme par mécanisme et à partir de cas publics, la façon dont les
contestations se neutralisent — et esquisse, sans promettre de recette,
les principes que partagent les oppositions plus résistantes.
Pour aller plus loin, lire La Résistance Capturée de
Jacques Jordens (série Les Rouages) : pourquoi l’opposition n’échoue pas
par manque de courage, mais parce qu’elle se laisse capturer par les
mécanismes mêmes qu’elle combat.
Du même auteur
Cette page fait partie d’un ensemble. Pour comprendre le pouvoir et
ses contre-pouvoirs, ces tomes de la série Les Rouages
de Jacques Jordens se complètent :
- Le Dernier Verrou — comment
les contre-pouvoirs s’érodent dans nos démocraties. - Le Millefeuille
institutionnel — la non-responsabilité organisée, ou la catastrophe
sans coupable. - Le Choix du Monde — comment
changer les règles d’un système quand on n’a aucun pouvoir. - La Bible des Rouages — la
synthèse de toute la série, grille de lecture des mécanismes du
pouvoir.