La fabrique de la non-responsabilité politique.
En juillet 2021, les inondations de la vallée de la Vesdre ont fait quarante-deux morts en Belgique et plus de deux milliards d'euros de dégâts. Vingt mois plus tard, la commission d'enquête parlementaire wallonne rendait son rapport : cent soixante et une recommandations, des pages sur les systèmes d'alerte et la coordination entre niveaux de pouvoir — et aucune responsabilité individuelle établie. La catastrophe n'a été imputée à personne en particulier.
Ce livre ne dit pas qu'un complot l'a provoquée. Il dit quelque chose de plus difficile à accepter : qu'une catastrophe de cette ampleur peut traverser une démocratie — dotée d'une presse libre, d'une justice indépendante, d'un parlement actif — sans qu'aucune responsabilité ne s'y attache. Et que ce n'est pas un accident : c'est une propriété de l'architecture institutionnelle.
Ce n'est pas un pamphlet. C'est un essai sourcé — commission d'enquête parlementaire wallonne, Cour des comptes, archives publiques — sur la mécanique qui transforme une faute collective en absence de coupable.
Pendant les inondations, un fait documenté résume tout. Les barrages de Bütgenbach et Robertville, gérés par un opérateur privé (Engie) sous contrat avec la Région, ont commencé à vider préventivement leurs réserves dès le 12 juillet — quarante-huit heures avant la catastrophe. Le barrage d'Eupen, géré par l'opérateur public (le Service Public de Wallonie), disposant des mêmes données météorologiques, ne l'a pas fait.
La question n'est pas accusatoire : pourquoi un opérateur privé a-t-il anticipé ce qu'un opérateur public n'a pas anticipé, avec les mêmes informations ? La réponse n'est pas dans les personnes. Le technicien de permanence a suivi un protocole, approuvé par sa direction, défini sur la base de normes, validées par un ministre, nommé par un gouvernement issu d'une coalition formée après des élections. Qui a décidé de ne pas vider le barrage ? Personne. Et tout le monde. C'est exactement ce que ce livre décrit.
En Belgique, six niveaux de pouvoir se superposent : communes, provinces, régions, communautés, fédéral — et, par-dessus, l'Union européenne qui fixe les contraintes budgétaires et dont les directives (la gestion des risques d'inondation, par exemple) s'imposent à tous. Ajoutez-y les intercommunales, leurs filiales, les agences, les opérateurs sous contrat.
Cette complexité n'est pas une simple inefficacité. Elle remplit une fonction. Dans une chaîne de décision fragmentée entre tant de niveaux, la responsabilité se répartit en parts si fines qu'aucune ne suffit, à elle seule, à fonder une faute. Chaque maillon a pu, de bonne foi, estimer avoir agi dans les limites de son mandat et renvoyer au maillon voisin. C'est le millefeuille — ou la lasagne institutionnelle : chaque couche est légitime dans son périmètre, mais l'empilement produit une structure où personne n'a l'autorité finale.
Quand personne n'est responsable, tout le monde peut recommander — et cent soixante et une recommandations n'engagent personne. Les deux faits vont ensemble.
La même architecture, dans un autre domaine, porte un nom : le scandale des intercommunales liégeoises.
Une intercommunale crée des filiales pour gérer ses actifs les plus rentables. Chaque filiale a son conseil d'administration, ses jetons de présence. Les mandataires siègent dans la maison mère et dans les filiales : le contrôleur et le contrôlé sont la même personne. Les comptes ne sont pas publiés dans un format accessible. Le fonds de pension des travailleurs est sollicité quand les comptes tournent mal. Les actifs publics sont transférés au privé à leur valeur comptable, inférieure à leur valeur de marché.
Tout cela est légal. En 2023, des responsables ont été condamnés — une première. Mais le jugement n'a ni restitué les actifs, ni rétabli le fonds de pension, ni modifié la structure. Les règles arrivent après. Le scandale les précède toujours.
Pour démontrer qu'il s'agit d'une architecture et non d'une exception locale, le livre examine des cas que tout sépare — la géographie, le secteur, l'époque :
Cinq invariants reviennent à chaque fois : une mission publique légitime, une dérive progressive, l'opacité comme protection, l'asymétrie de l'exposition, et la socialisation des pertes. Les profits ont été privés ; les pertes sont publiques.
Ce livre ne prescrit pas de révolution et ne propose pas de liste de dix réformes — ce serait suggérer que le problème est un manque d'idées. Les idées existent depuis quarante ans ; les rapports d'audit existent ; les exemples étrangers existent. Le problème n'est pas l'ignorance, c'est la structure d'incitations qui récompense l'inertie.
Ce que la connaissance change est plus modeste et peut-être plus durable : un mécanisme nommé est plus difficile à maintenir qu'un mécanisme invisible. Quand on vous dira que rien ne pouvait être fait, vous saurez qu'un opérateur, lui, a agi quarante-huit heures plus tôt. Quand on vous dira que les mandataires étaient payés « conformément aux statuts », vous saurez qui rédigeait ces statuts. Le livre montre aussi qu'ailleurs d'autres choix ont été faits — conseils de l'eau dotés d'une autorité unique, intercommunales transparentes aux comptes publics et aux rémunérations plafonnées : des preuves, pas des recettes.
Nommer le mécanisme est le premier acte de résistance. Pas le dernier. Le premier.
Jacques Jordens écrit dans le sillage de Chomsky, Ellul, Bourdieu, Postman — en français lisible, depuis un point de vue européen et belge. Ses livres cherchent la mécanique réelle des choses, sans complaisance pour aucun camp : dans la série Les Rouages, les mécanismes par lesquels nos sociétés fonctionnent vraiment ; dans État d'âme, le chemin du retour vers soi.
Sa singularité tient en deux refus : ni complotisme (les complots existent, mais sont rarement la bonne explication), ni naïveté (le système n'est pas innocent). Le coupable, pour lui, n'est jamais l'architecte : c'est l'architecture.
« Je croyais qu'après un scandale pareil, quelqu'un finissait toujours par payer. Ce livre m'a expliqué, calmement et preuves à l'appui, pourquoi presque jamais. Je ne lis plus les communiqués de la même façon. »
« Ni "tous pourris", ni "pas de chance". Pour la première fois, j'ai compris la troisième explication : celle de la structure. C'est plus dérangeant, mais c'est enfin clair. »
« L'histoire des deux barrages, public et privé, face à la même pluie : tout est là. On comprend en dix pages ce qu'aucun journal télévisé ne m'avait expliqué en vingt ans. »
(Témoignages composites, construits à partir de retours lecteurs.)
Quarante-deux morts. Cent soixante et une recommandations. Aucun responsable.
Ce livre ne cherche pas un coupable. Il vous montre l'architecture.
Nommer le mécanisme est le premier acte de résistance.
Dans la même série — Les Rouages