Un homme range le grenier de ses parents disparus. Il y trouve des
diplômes encadrés, des médailles de service, des photos d’inaugurations,
des objets accumulés pour « rester ». Et il s’aperçoit que rien de tout
cela ne lui dit qui ils étaient vraiment. Ce qu’il a gardé d’eux est
ailleurs : une façon de regarder les gens, une manière de rire d’un
malheur sans le nier, un geste pour accueillir un inconnu à table. Aucun
de ces héritages-là ne se trouvait dans une boîte.
C’est une expérience banale, et elle pose une question que beaucoup
se posent à partir d’un certain âge — parent, grand-parent, ou
simplement quelqu’un qui sent le temps filer : que laisse-t-on
vraiment derrière soi, au-delà des biens ?
L’illusion de la trace
Le réflexe le plus courant, devant la perspective de notre propre
fin, c’est de vouloir laisser une trace : un monument,
un héritage matériel, une œuvre, un nom qui subsiste. Le livre
L’Hubris identifie là un piège discret — celui de la démesure,
qui « ne peut concevoir d’action que sous forme de monument, de trace,
de permanence ».
Or les monuments tombent, observe l’auteur. Les empires s’effacent.
Les techniques sont remplacées. Vouloir « rester » est une réponse
compréhensible à la peur de disparaître, mais c’est une réponse qui se
heurte au réel : tout ce qu’on construit finit par être repris par le
temps. Si l’on mesure la transmission à l’aune de l’éternité, on est
condamné d’avance — et l’on passe à côté de ce qui, justement, se
transmet.
Ce qui se passe de main en
main
Le livre propose une autre voie, et c’est sa réponse la plus simple :
« La transmission n’a pas besoin d’éternité. Elle a besoin de
continuité. »
Ce qui se transmet réellement, ce n’est pas ce qu’on laisse en pierre
ou en chiffres sur un compte. C’est, dit l’auteur, « ce qu’on passe de
main en main » : une façon de regarder le monde, une curiosité, un soin
pour les autres êtres vivants, une capacité à s’émerveiller, une
honnêteté sur ce qu’on ne sait pas, une tendresse pour ce qui est
fragile.
Ces choses ne se déposent pas dans les monuments. Elles se déposent
dans les personnes. « Dans la façon dont un enfant a été regardé par ses
parents. Dans la façon dont un jeune a été encouragé à questionner ce
que tout le monde tient pour acquis. Dans la façon dont une communauté a
maintenu vivant un savoir sur les plantes, les sols, les saisons. »
L’idée rejoint ce que les chercheurs en sciences humaines distinguent
depuis longtemps : à côté de l’héritage matériel, il existe une
transmission immatérielle — des valeurs, des manières de faire, un
rapport au monde — qui passe par l’exemple et la relation bien plus que
par les objets. On ne la lègue pas par testament. On la donne en vivant
devant l’autre.
Transmettre n’est pas
prescrire
Reste une difficulté que beaucoup de parents et de grands-parents
connaissent : la tentation de transmettre sous forme de leçons, de
conseils, d’avertissements — souvent reçus comme des reproches.
Là, L’Hubris est cohérent avec sa thèse centrale — cette
tension entre la démesure et la
juste mesure de soi que l’hubris met au jour. La sophrosyne, la
juste mesure, c’est reconnaître ce qu’on peut faire et ce qu’on ne peut
pas. On ne peut pas vivre la vie de l’autre à sa place, ni lui épargner
ses propres erreurs. Ce qu’on peut, c’est offrir une manière de regarder
— et la laisser libre d’en faire ce qu’elle voudra. La transmission qui
dure n’impose pas un contenu ; elle ouvre une posture. Elle se reconnaît
au fait qu’elle laisse l’autre plus libre, pas plus dépendant.
C’est aussi pourquoi l’« honnêteté sur ce qu’on ne sait pas » figure
dans la liste du livre. Transmettre ses certitudes est facile et souvent
stérile. Transmettre une manière de douter, de chercher, de tenir
l’incertitude sans s’effondrer — voilà un legs qui équipe pour la vie
réelle.
Le même renversement vaut pour le « soin pour ce qui est fragile »
que cite l’auteur. Un enfant n’apprend pas la tendresse parce qu’on la
lui explique, mais parce qu’il a vu un adulte ramasser un oiseau tombé,
ralentir devant plus faible que lui, parler avec respect d’une personne
absente. La transmission passe par le regard avant de passer par les
mots : elle montre une manière d’être au monde, et c’est cette manière,
bien plus qu’un discours, qui se grave et se rejoue, des années plus
tard, sans même qu’on en ait conscience.
Pourquoi cela suffit
On objectera : si rien ne dure, à quoi bon ? Le livre répond par une
image — le relais. « Nous recevons quelque chose. Nous le vivons. Nous
le passons. » Le flambeau ne brûle jamais pour toujours dans une seule
main ; il passe, de génération en génération. La continuité ne demande
pas qu’une flamme dure éternellement, seulement qu’elle soit transmise
avant de s’éteindre.
« C’est suffisant, conclut l’auteur. C’est même très grand. »
Transmettre quelque chose qui dure, ce n’est donc pas vaincre le
temps. C’est accepter d’être un maillon — recevoir avec gratitude, vivre
avec justesse, passer avec soin. Le reste, le souci de la postérité et
du monument, appartient à la démesure. La transmission, elle, se
contente d’une chose plus modeste et plus solide : la main suivante.
Cet article prolonge le point de référence de la série : L’hubris : qu’est-ce que la démesure,
et comment retrouver la juste mesure de soi ?
Pour aller plus loin. L’Hubris — La démesure et
la juste mesure de soi (Jacques Jordens, série État d’âme)
explore cette distinction entre la trace qu’on veut laisser et ce qui se
transmet vraiment. À découvrir sur jordens.eu.