Médias & information

Fabrique du consentement : comment l’opinion publique est-elle vraiment façonnée ?

En 1929, le jour du défilé de Pâques à New York, des journalistes
furent prévenus qu’un groupe de jeunes femmes allait y allumer des «
flambeaux de la liberté ». La scène fut photographiée, relayée,
commentée. Les flambeaux étaient des cigarettes. La marche avait été
organisée par un conseiller en relations publiques, Edward Bernays, pour
le compte d’un fabricant de tabac qui voulait lever le tabou social
interdisant aux femmes de fumer en public. Personne, ce jour-là, n’avait
reçu l’ordre de fumer. Chaque participante croyait poser un geste
d’émancipation.

Cet épisode, raconté par Bernays lui-même dans ses mémoires, illustre
une idée dérangeante : il est possible d’orienter ce que des millions de
gens désirent, craignent ou trouvent évident, sans jamais leur donner
d’ordre. Pas par la contrainte. Par le cadrage. C’est ce qu’on appelle
la fabrication du consentement.

L’objet de cette page est de retracer, sans verser dans le
complotisme, comment cette idée est née, qui l’a théorisée et par quels
mécanismes elle agit encore. Le point de départ est simple : la
manipulation des opinions de masse n’est ni un soupçon ni une théorie.
C’est une discipline enseignée, documentée, dont les fondateurs ont
publié leurs livres sous leur nom.

Une lignée
intellectuelle, pas un secret

L’expression « fabrication du consentement » est souvent attribuée à
Noam Chomsky. En réalité, elle remonte plus loin. Elle s’inscrit dans
une généalogie d’auteurs que l’on trouve dans les bibliographies des
facultés de communication.

Gustave Le Bon publie Psychologie des
foules
en 1895. Il y soutient que l’individu en foule perd son sens
critique et devient sensible à la suggestion, à l’image et à la
répétition plutôt qu’à l’argument. L’ouvrage marque durablement la
réflexion sur les masses.

Walter Lippmann, journaliste américain influent,
pose dans Public Opinion (1922) une distinction qui structurera
tout le reste : entre une minorité capable de saisir la complexité du
monde et un grand public qui, faute de temps et de moyens, raisonne par
« stéréotypes » — terme qu’il introduit dans son sens moderne. Lippmann
en tire l’idée d’un manufacture of consent, une fabrication du
consentement par les élites pour les masses. Il ne la dénonce pas : il
la juge nécessaire au fonctionnement des démocraties de masse.

Edward Bernays, neveu de Sigmund Freud,
opérationnalise cette doctrine. Son livre Propaganda (1928)
s’ouvre sur une phrase qu’il faut lire en entier : « La manipulation
consciente et intelligente des opinions et des habitudes organisées des
masses joue un rôle important dans une société démocratique. » Bernays
ne s’en cache pas. Il y voit une condition de l’ordre, et il met sa
méthode au service de l’industrie, des gouvernements et de campagnes
diverses pendant des décennies.

Noam Chomsky et Edward S. Herman ferment cette
boucle en 1988 avec Manufacturing Consent. Ils reprennent
l’expression de Lippmann, mais pour la critiquer : ils décrivent comment
une presse libre, sans aucune censure, peut malgré tout relayer le récit
dominant. Le même concept passe ainsi du mode d’emploi à la
dénonciation.

Le point essentiel : il s’agit d’une lignée publique et
continue
, de Le Bon à Chomsky, accessible en bibliothèque. Il
ne s’agit pas d’un complot caché, mais d’un savoir assumé.

Le mécanisme :
canaliser, pas contraindre

Le métier de berger est une image utile. Un berger compétent ne force
pas son troupeau. Il choisit les points d’eau, dispose ses chiens,
oriente le mouvement. Le mouton avance content : il croit décider. C’est
exactement la logique de la fabrication du consentement. La manipulation
réussie est celle qu’on ne ressent pas.

Plusieurs mécanismes documentés composent cette boîte à outils.

La fenêtre d’Overton

Une idée jugée impensable peut devenir, par étapes, radicale, puis
acceptable, puis raisonnable, puis évidente. Ce déplacement progressif
des bornes du pensable porte le nom de fenêtre d’Overton. Il ne
nécessite aucune contrainte : il suffit de répéter, de cadrer,
d’habituer. (Voir l’article dédié : La fenêtre d’Overton, qu’est-ce
que c’est ?
)

Les cinq filtres médiatiques

Chomsky et Herman identifient cinq filtres — propriété concentrée des
médias, dépendance à la publicité, recours aux sources
institutionnelles, mécanismes de représailles, idéologie dominante — qui
suffisent à aligner le traitement de l’information sans qu’aucune
consigne ne soit donnée. C’est la structure économique qui filtre, pas
un censeur. (Voir : Les 5 filtres des médias selon
Chomsky
.)

La novlangue et le
cadrage par les mots

Le vocabulaire pré-oriente le jugement. Parler de « dommages
collatéraux » plutôt que de « victimes civiles », d’« assouplissement
quantitatif » plutôt que de « création monétaire », c’est déjà décider
de la manière dont la chose sera évaluée. Orwell l’avait pressenti dans
l’appendice de 1984. (Voir : La novlangue
aujourd’hui
.) Ce mécanisme du langage est exploré en profondeur
dans La Novlangue, dictionnaire
critique des mots qui pensent à votre place — prolongement naturel du
Métier de Berger sur le versant du vocabulaire.

L’ennemi désigné et le
priming

Désigner un ennemi commun soude un groupe ; c’est une fonction
ancienne du pouvoir, que le philosophe Carl Schmitt avait analysée. De
même, l’ordre dans lequel les médias traitent les sujets influence ce
que le public considère comme important — c’est le « priming » étudié
par les chercheurs en communication. Vous pensez aux sujets mis en
boucle, rarement à ceux qu’on n’a pas évoqués.

Ni complotisme, ni naïveté

Reconnaître ces mécanismes n’oblige pas à imaginer une salle secrète
où se décide l’opinion mondiale. C’est même l’inverse. Le propre de la
fabrication du consentement, c’est qu’elle se passe largement à
découvert, par convergence d’intérêts et imitation, sans coordination
centrale. Le coupable, s’il faut en chercher un, est l’architecture du
système d’information — pas un individu nommé.

La posture honnête tient en deux refus. Refus du complotisme, d’abord
: les complots existent, mais ils sont rarement la bonne explication,
car les mécanismes ouverts suffisent. Refus de la naïveté, ensuite :
croire que l’information nous parvient neutre, brute, sans cadrage,
c’est ignorer un siècle de travaux sur le sujet.

Entre les deux se trouve une troisième voie : l’analyse documentaire.
Se demander, devant un récit, à qui profite que je le croie. Devant une
peur soudaine, qui vient de la produire et avec quels moyens. Devant une
évidence, depuis quand et par quels mots elle est devenue évidente.

Cette conscience critique ne rend personne immunisé. Mais elle rend
un peu moins manipulable. Et un peuple un peu moins manipulable est un
peu plus démocratique. Pas la perfection — le pas de côté.

Pour aller plus loin

Le Métier de Berger, premier tome de la série Les Rouages de
Jacques Jordens, propose un panorama documenté de ces techniques : leur
histoire, leur mécanisme et des exemples concrets, avec une
bibliographie de plus de cent références (Le Bon, Lippmann, Bernays,
Lasswell, Ellul, Chomsky, Herman, Bourdieu, Postman). Un livre
d’analyse, pas de soupçon, pour apprendre à reconnaître quand on broute
là où le berger voulait qu’on broute.

👉 Découvrir Le Métier de Berger sur jordens.eu.

Du même auteur

Dans la même veine, autour de l’information, du langage et du
consentement, par Jacques Jordens :

  • L’Angle Mort — pourquoi le journal
    ne parle pas de ce qui change vraiment votre vie.
  • La Novlangue — dictionnaire
    critique des mots qui pensent à votre place.
  • La Machine Invisible — le
    soft power et les huit leviers de l’influence culturelle.
  • Les Rouages — la synthèse
    de la série : les mécanismes qui gouvernent notre quotidien.

Pour aller plus loin — ce mécanisme est au cœur de De la fabrique du consentement au renoncement…, le socle de la série Les Rouages qui démonte la machine entière.

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