Vous faites le plein à une station-service européenne, le prix au
litre a grimpé alors que rien n’a changé près de chez vous. Vous
regardez votre contrat d’assurance-vie : une partie est placée en
obligations libellées dans une monnaie qui n’est pas la vôtre. Vous
lisez qu’une banque européenne a payé plusieurs milliards d’amende à un
État situé de l’autre côté de l’Atlantique. Ces trois scènes, sans
rapport apparent, partagent un fil commun : le dollar américain, monnaie
d’un seul pays, fonctionne comme la monnaie du monde entier.
L’expression « privilège exorbitant » n’est pas un slogan militant.
Elle est attribuée, dans les années 1960, à des responsables français
qui s’étonnaient qu’un pays puisse vivre durablement au-dessus de ses
moyens sans subir la sanction qui frapperait n’importe quel autre.
L’économiste Barry Eichengreen en a fait le titre d’un ouvrage de
référence, Exorbitant Privilege. Ce qui suit n’est ni une
accusation ni une théorie cachée : c’est la description d’une
architecture monétaire qui s’est mise en place sur
plusieurs décennies, et que beaucoup d’acteurs ont intérêt à maintenir.
Le coupable, ici comme ailleurs dans Les Rouages, n’est pas un
nom mais une structure.
D’où vient ce
système : Bretton Woods, 1971, et après
En 1944, à Bretton Woods, les puissances alliées organisent
l’après-guerre monétaire. Le dollar devient pivot : convertible en or à
taux fixe, les autres monnaies s’arriment à lui. Le système repose sur
une promesse — chaque dollar correspond à de l’or détenu par les
États-Unis.
En 1971, le président Nixon suspend cette convertibilité. Le dollar
n’est plus garanti par l’or ; il flotte. On aurait pu croire que sa
domination s’arrêterait là. C’est l’inverse qui se produit : libéré de
la contrainte de l’or, le dollar reste la monnaie dans laquelle le monde
commerce, épargne et calcule. La phrase qu’aurait prononcée à cette
époque le secrétaire au Trésor John Connally devant ses homologues
européens résume l’esprit du système : « Le dollar est notre monnaie,
mais c’est votre problème. » Qu’elle soit exacte au mot près ou
reconstituée, elle décrit fidèlement le mécanisme.
Mécanisme 1 : le
seigneuriage international
Émettre de la monnaie rapporte. La différence entre le coût quasi nul
de fabrication d’un billet et sa valeur d’usage s’appelle le
seigneuriage — un revenu de souverain, vieux comme les
pièces frappées. Pour une monnaie nationale ordinaire, ce gain est
plafonné : trop imprimer provoque de l’inflation chez soi.
Quand votre monnaie circule à l’étranger, la donne change. Des
dollars sont détenus partout dans le monde — billets, réserves de
banques centrales, dépôts. Tant qu’ils restent hors du pays émetteur,
ils représentent une sorte de prêt sans intérêt consenti par le reste du
monde. Les ordres de grandeur en jeu se comptent en milliers de
milliards de dollars circulant hors des frontières américaines : le
bénéfice annuel qui en découle se chiffre en dizaines de milliards.
Aucune autre monnaie ne bénéficie d’un seigneuriage de cette
ampleur.
Mécanisme 2 :
financer son déficit à bas coût
Les États-Unis importent durablement plus qu’ils n’exportent. Pour
n’importe quel autre pays, un tel déséquilibre prolongé ferait baisser
la monnaie et forcerait à corriger. Pas ici. Pourquoi ?
Parce que les pays qui vendent leurs biens contre des dollars
réinvestissent massivement ces dollars en bons du Trésor américain,
jugés sûrs et liquides. Cette demande structurelle pour la dette
américaine maintient les taux d’emprunt bas. Le pays émetteur peut ainsi
financer son déficit à un coût que ses concurrents, eux, ne pourraient
jamais obtenir. C’est l’avantage le plus massif du privilège : la
capacité de s’endetter à un prix anormalement faible.
Mécanisme 3 : le pouvoir
des sanctions
L’essentiel des paiements internationaux transite par des banques et
des réseaux où le dollar est central. Cette position donne à l’État
émetteur un levier : pouvoir restreindre l’accès d’un acteur — pays,
banque, entreprise — au commerce libellé en dollars. Une mesure
d’apparence technique devient un instrument de puissance, parce que se
couper du dollar revient, pour beaucoup, à se couper du commerce
mondial.
Sur ce point, Les Rouages s’en tiennent au mécanisme et
écartent la géopolitique des conflits chauds : ce qui compte ici n’est
pas tel ou tel dossier diplomatique, mais le fait qu’une monnaie
nationale serve d’outil de discipline planétaire.
Mécanisme 4 :
la portée du droit qui suit le dollar
Faire des affaires en dollars peut suffire à placer une entreprise
sous la juridiction de l’État émetteur. Des sociétés européennes ont
ainsi payé des amendes considérables — plusieurs milliards dans certains
cas documentés, comme celui de BNP Paribas en 2014 — pour des opérations
jugées contraires au droit américain. Là encore, pas besoin d’imaginer
une intention cachée : c’est l’architecture du règlement en dollars qui
crée le levier juridique.
Pourquoi cela vous
concerne, en Europe
Ce système n’est pas une abstraction réservée aux salles de marché.
Il touche le quotidien par plusieurs canaux : l’énergie, facturée en
dollars, dont le prix en euros dépend aussi du change ; l’épargne, dont
une part finance indirectement la dette américaine via les portefeuilles
institutionnels ; la concurrence, faussée quand le droit
extraterritorial pèse sur les entreprises européennes mais pas sur leurs
rivales. Le privilège est, au fond, un transfert continu de richesse —
un impôt que l’on paie sans bulletin, sans vote, sans même le
savoir.
Ce transfert reste largement invisible parce que nos indicateurs
eux-mêmes le masquent : un déficit financé à bas coût grâce au
seigneuriage peut coïncider avec une activité économique florissante au
compteur, sans que cette activité corresponde à une richesse réellement
créée. C’est tout le sujet de Quand le PIB masque la
réalité : le PIB compte l’activité, pas la richesse réelle des
nations.
Une
architecture qui se fissure, sans s’effondrer
Faut-il en conclure que le dollar régnera pour toujours ? Les données
suggèrent une érosion lente. La part du dollar dans les réserves de
change mondiales recule sur le long terme, les banques centrales
rachètent de l’or, des systèmes de paiement alternatifs émergent. Mais
aucune monnaie ne s’impose en remplaçante évidente. Le mouvement est
réel, graduel, et ne ressemble pas à un effondrement annoncé. La posture
documentariste consiste ici à observer la tendance, pas à la
prophétiser.
Trois portes d’entrée pour
comprendre
Ce panorama se prolonge par trois questions concrètes :
- Pourquoi le
pétrole se vend-il en dollars ? — la mécanique du
pétrodollar partie du litre d’essence. - L’extraterritorialité
du droit américain — comment régler en dollars suffit à
changer de juridiction. - La
dédollarisation, c’est quoi et est-elle en cours ? —
mesurer les fissures sans annoncer la fin du dollar.
Le Privilège
exorbitant, tome des Rouages de Jacques Jordens,
démonte étage par étage cette architecture monétaire — de Bretton Woods
aux mécanismes d’aujourd’hui. Une lecture calme et sourcée, pour voir
enfin l’impôt invisible que le monde paie depuis cinquante ans, et
commencer à le comprendre.
Du même auteur
Dans la même veine — monnaie, dette et richesse réelle — de Jacques
Jordens, série Les Rouages :
- La Chaîne
Dorée — comment les marchés financiers et la dette publique
contraignent les choix des démocraties européennes. - La Loi du Raid
— l’économie de prédation : capter la richesse plutôt que la créer, de
la dette-piège aux brevets. - Quand le
PIB masque la réalité — le PIB compte l’activité, pas la
richesse réelle des nations. - Les
Rouages — la synthèse de la série : les mécanismes du
pouvoir qui gouvernent l’information, l’argent et le quotidien.