Économie & monnaie

Le PIB mesure-t-il vraiment la richesse d’un pays ? Ce qu’il ignore

En juillet 2011, la navette spatiale américaine Atlantis
s’est posée pour la dernière fois. Pendant les neuf années suivantes, le
pays au produit intérieur brut le plus élevé du monde n’a plus eu aucun
moyen d’envoyer un humain dans l’espace par ses propres fusées. Pour
rejoindre la Station spatiale internationale, les astronautes de la NASA
montaient à bord de capsules russes Soyouz — le prix du siège a grimpé
jusqu’à plus de quatre-vingts millions de dollars vers 2018. La nation
au PIB record dépendait, pour atteindre l’orbite, d’un pays dont on
répétait que l’économie « ne pesait pas plus lourd que celle de
l’Espagne ».

Tenez les deux phrases ensemble. Le PIB russe équivaut à peu près
au PIB espagnol.
Sans la Russie, les États-Unis ne pouvaient
plus envoyer d’hommes dans l’espace.
Les deux sont vraies. L’une
décrit un nain économique, l’autre une puissance dont dépend le géant.
C’est là le point de départ de Quand le PIB masque la
realite
: un même chiffre peut aplatir deux vérités opposées.

Ce que le PIB
additionne, et rien d’autre

Le produit intérieur brut additionne la valeur marchande de tout ce
qui est produit dans un pays sur une année. La comptabilité nationale le
calcule de trois façons qui doivent converger : par la
demande (consommation des ménages, investissement des
entreprises, dépenses publiques, solde des échanges extérieurs), par la
production (somme des valeurs ajoutées de chaque
branche) et par les revenus (salaires, profits, impôts
nets). Dans tous les cas, c’est une mesure de flux — ce
qui passe, pendant douze mois, à travers l’économie marchande.

Posé ainsi, l’outil est utile. Il dit si l’activité accélère ou
ralentit ; la définition technique d’une récession, deux trimestres
consécutifs de recul, se lit directement sur lui. Le problème commence
quand on lui fait dire autre chose : la richesse réelle d’un pays, sa
puissance, le bien-être de ses habitants, sa capacité à tenir dans la
durée. De tout cela, le PIB ne dit presque rien — car il y a une
différence entre une mesure de flux (ce qui circule en
un an) et une mesure de stock (ce qu’un pays possède
réellement : usines, rails, compétences, mais aussi dettes). Le PIB est
un débit ; il ne dit rien du solde.

L’avertissement de
l’inventeur

Ce n’est pas une critique tardive. En 1934, l’économiste Simon
Kuznets remet au Sénat américain un rapport, National Income,
1929-1932
— l’ancêtre direct du PIB. Dans ce document même, il
glisse un avertissement : selon ses propres termes, « le bien-être
d’une nation peut difficilement se déduire d’une mesure du revenu
national »
. L’homme qui a construit le thermomètre prévenait déjà
qu’il ne fallait pas le prendre pour la santé. Quatre-vingt-dix ans plus
tard, on a gardé le chiffre et oublié l’avertissement.

Activité n’est pas capacité

Première confusion, la plus lourde de conséquences : le PIB mesure
une activité, pas une capacité. Un
pays peut gonfler son PIB en dépensant, même pour rien, même pour
démolir. Reconstruire une ville après un tremblement de terre fait
monter le PIB. Un accident de la route aussi : dépanneuse, garagiste,
hôpital, avocat, assureur, tout cela « produit » de la valeur
comptabilisée. Le chiffre monte, alors que le pays n’est pas plus riche
: il a réparé une perte.

C’est la vieille parabole de la vitre cassée, formulée par
l’économiste français Frédéric Bastiat en 1850 dans Ce qu’on voit et
ce qu’on ne voit pas
. Un enfant casse une vitre ; les passants se
consolent en pensant que « ces accidents font aller l’industrie », car
le vitrier sera payé. Ce qu’on ne voit pas, c’est que ces francs
auraient pu acheter autre chose : la société n’a rien gagné, elle a
remplacé un bien au lieu d’en créer un. Le PIB, par construction, ne
voit que ce qu’on voit.

Il compte le pire comme le
meilleur

Robert Kennedy l’a formulé mieux qu’un manuel d’économie. Le 18 mars
1968, à l’université du Kansas, il prononce un discours resté célèbre.
Le produit national, dit-il, « compte la pollution de l’air et la
publicité pour les cigarettes, et les ambulances qui dégagent nos routes
du carnage »
; il mesure tout, conclut-il, « sauf ce qui rend
la vie digne d’être vécue »
.

Tout y entre sans distinction de signe, pourvu qu’une transaction
marchande ait lieu. À l’inverse, ce qui ne passe pas par le marché
n’existe pas pour lui : le parent qui élève ses enfants, le potager qui
nourrit une famille — rien de cela ne « fait du PIB », alors que la même
tâche confiée à un service payant le ferait grimper.

Une
frontière tracée par la convention, pas par la logique

Depuis septembre 2014, le système européen des comptes (SEC 2010)
exige d’inscrire au PIB les activités illégales dès
lors qu’elles relèvent d’un échange « mutuellement consenti » : trafic
de drogue, prostitution, contrebande. L’office statistique britannique a
ainsi ajouté près de dix milliards de livres à
l’économie du pays ; l’Italie a gonflé son PIB de l’ordre d’un point. Du
jour au lendemain, ces nations se sont « enrichies » de milliards sans
qu’une seule unité de richesse réelle n’apparaisse.

Reste la bonne question : qui décide qu’une transaction est «
consentie » ? Personne ne le vérifie. Le comptable applique une
convention : la drogue et la prostitution sont réputées
consenties parce qu’un prix a été payé ; le vol, à sens unique, est
classé hors du compte. Le consentement n’est pas constaté, il est inféré
de l’existence d’un prix. La frontière de ce qui « compte » comme
richesse d’une nation n’est pas tracée par la logique, mais par la
convention et la pudeur d’une époque.

Trois angles
morts : dette, épuisement, répartition

Le PIB additionne l’activité sans soustraire ce qui la finance. Un
pays peut afficher une belle croissance en empruntant massivement : le
chiffre monte, la dette aussi, mais seule la croissance
fait la une. C’est mesurer le chiffre d’affaires d’un commerçant sans
regarder ses dettes.

Quand un pays vend son pétrole, sa forêt ou son minerai, la vente
s’ajoute au PIB ; la disparition de la réserve ne s’en retranche nulle
part. On compte la récolte, jamais l’épuisement du sol.
Enfin, le PIB par habitant est une moyenne : elle peut
grimper pendant que la majorité d’une population stagne, si les gains se
concentrent en haut. La moyenne se porte bien ; les gens, non.

L’aveu officiel

Ce ne sont pas les griefs de quelques marginaux. En 2008, la
présidence française commande à trois économistes — Joseph Stiglitz et
Amartya Sen, prix Nobel, et Jean-Paul Fitoussi — une Commission sur la
mesure de la performance économique et du progrès social. Leur rapport,
publié en 2009, formule une phrase qui pourrait servir d’épigraphe :
« ceux qui essaient de guider l’économie et nos sociétés sont comme
des pilotes qui chercheraient leur cap sans boussole fiable »
. Le
PIB, concluent-ils, est un indicateur précieux d’activité, mais un guide
trompeur dès qu’on prétend en faire la mesure de la richesse.

Notons un fait, distinct de son interprétation : les économies les
plus financiarisées comptabilisent comme richesse une large part
d’activité purement financière — production réelle ou captation, c’est
une autre question. Cette captation se joue aussi à l’échelle de la
monnaie : c’est ce que documente Le Privilege exorbitant,
quand le dollar débasé devient l’impôt invisible du reste du monde.

Cesser de prendre la
fièvre pour la santé

Le PIB n’est pas un mensonge. C’est un thermomètre précis qui ne
mesure qu’une chose : la température de l’activité marchande sur une
année. Le mensonge, s’il y en a un, est dans la lecture — prendre la
fièvre pour la santé, l’activité pour la capacité.

Il ne s’agit pas de jeter le thermomètre, mais d’en ajouter d’autres
: l’or, qui dit ce que vaut la monnaie dans laquelle tout se compte, et
l’infrastructure physique, qui dit ce qu’un pays sait réellement
faire. C’est l’enquête que mène, sur pièces et sans déclinisme,
Quand le PIB masque la
realite
: distinguer le fait de l’interprétation, et regarder ce qui
est là plutôt que ce qu’on voudrait y voir.

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