Vous l'avez entendue mille fois, sans y prêter attention. À la télévision, dans un communiqué d'agence, dans la bouche d'un porte-parole rassurant : nos procédures existent pour ça, c'est pour le bien des consommateurs, vous pouvez nous faire confiance. Le ton est calme, la diction maîtrisée, le sourire ni trop large ni asymétrique. Tout est fait pour que vous n'ayez pas à vous inquiéter.
Pour votre bien raconte l'homme qui prononce cette phrase. Celui qui, pendant vingt-huit ans, a su dire exactement ce qu'il fallait pour que personne ne regarde de trop près. Jusqu'au soir où il lit l'étude qu'il aurait dû ignorer — et reconnaît, parmi les noms des auteurs, celui de sa fille.
Ce n'est pas un thriller sur un complot. C'est un roman sur quelque chose de bien plus dérangeant : une machine où chacun fait correctement son travail, où personne ne ment vraiment, et qui produit pourtant des décisions que personne n'a vraiment voulues.
Édouard Maréchal dirige la communication d'une agence européenne de sécurité alimentaire, à Bruxelles, à deux pas du Rond-Point Schuman. Il connaît la salle de presse par cœur : cent soixante-sept conférences, vingt-huit ans, les angles morts où un murmure se perd dans le bruit de la ventilation. Il est bon. Le meilleur, peut-être. Il n'a jamais eu besoin de mentir — c'est tout son art.
Un soir de mars, une alerte s'affiche sur son téléphone. Une publication scientifique sur un herbicide que l'agence a autorisé trois ans plus tôt — un dossier dont il a lui-même piloté la communication. Il lit les noms des auteurs. Le troisième est celui de sa fille, Claire, à qui il n'a pas parlé depuis dix-huit mois.
Il lit l'étude dans la nuit. Quarante-deux pages. Il y cherche les failles, par réflexe, par métier. Il en trouve deux, mineures. Le cœur du travail, lui, tient. Il est solide. Et à partir de cet instant, Édouard se retrouve face à un choix qu'aucune procédure n'a prévu : défendre l'architecture qu'il a servi toute sa vie, ou regarder en face ce qu'elle produit.
Le génie noir de ce roman, c'est qu'il n'y a pas de coupable à désigner. Le professeur autrichien qu'on consulte est réellement indépendant : il n'a jamais touché un centime de l'industrie, il dit sincèrement ce qu'il pense, et ce qu'il pense suffit à faire gagner dix-huit mois. Le stagiaire qui met les budgets en diagramme ne dénonce rien : il pose seulement, à voix haute, une question évidente que plus personne ne posait. Le vote final se tient à mains levées, dans les règles, sans la moindre pression.
Chaque rouage tourne juste. C'est l'assemblage qui produit le résultat. Pour votre bien montre, à hauteur d'homme, ce que les essais de Jacques Jordens décrivent de plus haut : comment une institution peut rester honnête dans chacune de ses pièces et fausse dans son ensemble ; comment les personnes les plus proches d'un système sont souvent les plus mal placées pour en voir l'angle mort ; comment la formule « c'est pour votre bien » finit par devenir le mot de passe qui désarme toute question.
Parce que certaines choses, l'essai ne peut pas les dire. Il peut décrire un mécanisme ; il ne peut pas vous faire ressentir ce qu'il coûte de le voir de l'intérieur. Pour votre bien est le volet fictionnel de l'œuvre de Jacques Jordens : la matière des Rouages rendue à la chair, aux visages, à une nuit d'insomnie devant un tableau de données et un verre de bordeaux qu'on ne boit pas.
On en sort en regardant autrement la prochaine conférence de presse, le prochain communiqué « rassurant », la prochaine fois qu'on vous dira que c'est pour votre bien. Non par méfiance systématique — mais parce qu'on aura compris, de l'intérieur, comment la machine fabrique la tranquillité.
Jacques Jordens écrit dans le sillage de Chomsky, Ellul, Bourdieu, Postman — en français lisible, depuis un point de vue européen et belge. Ses livres cherchent la mécanique réelle des choses, sans complaisance pour aucun camp : dans la série Les Rouages, les mécanismes par lesquels nos sociétés fonctionnent vraiment ; dans État d'âme, le chemin du retour vers soi.
Sa singularité tient en deux refus : ni complotisme (les complots existent, mais sont rarement la bonne explication), ni naïveté (le système n'est pas innocent). Le coupable, pour lui, n'est jamais l'architecte : c'est l'architecture.
J'ai lu les Rouages, et j'ai aimé. Mais ce roman m'a fait quelque chose que les essais ne m'avaient pas fait : j'ai eu de la peine pour l'homme qui ment. C'est là que j'ai compris que je n'avais pas affaire à un méchant, mais à moi-même, dans une autre vie.
Je travaille dans une administration. Aucune scène de ce livre n'est invraisemblable. C'est exactement comme ça que les choses se passent : poliment, dans les règles, sans que personne n'ait à mentir. C'est ça qui m'a glacé.
Je n'ai pas lu un essai déguisé en roman. J'ai lu un vrai roman — un père, une fille, une nuit, un train. La leçon, on la reçoit sans la voir venir. Le dernier chapitre, je l'ai relu deux fois.
(Témoignages composites, construits à partir de retours lecteurs.)
Il a passé vingt-huit ans à expliquer que le système fonctionnait.
Puis il a lu l'étude.
Ce que vous savez ne peut plus vous gouverner.