Le trilogue
la négociation à huis clos entre les trois institutions de l'UE, où le texte se scelle avant tout vote public.
Une loi européenne part d'un texte que la Commission — seule institution habilitée à en proposer une (le « monopole de l'initiative », article 17 du traité) — met sur la table ; le Parlement (les élus) et le Conseil (les États) l'amendent chacun de leur côté. Restent deux versions qui divergent. Plutôt que de les réconcilier en séance publique, on les négocie en trilogue : une réunion informelle qui réunit, pour le Parlement, le rapporteur du texte — un seul député, désigné par la commission parlementaire compétente (le dossier est attribué à un groupe politique, qui nomme l'un des siens) et flanqué des « rapporteurs fictifs » des autres groupes —, la présidence tournante du Conseil, et la Commission, présente de bout en bout : de la première ligne au compromis final. Pas de compte rendu, pas de public ; le document de travail — un tableau à quatre colonnes (position du Parlement, du Conseil, de la Commission, puis le compromis) — n'est pas publié. C'est là, porte fermée, que le texte prend sa forme définitive. Ce n'est pas un complot, c'est un rouage d'efficacité : il permet d'adopter la loi dès la « première lecture », sans navette. Sauf que le raccourci est devenu la norme — près de neuf textes législatifs sur dix du mandat 2014-2019 ont été bouclés ainsi, avant le moindre vote formel. Le trilogue est donc le rouage opaque et central par lequel passe la quasi-totalité des lois européennes : quand la plénière vote enfin « pour » ou « contre », elle ne fait plus que ratifier un accord déjà scellé par une poignée de négociateurs. La Médiatrice européenne Emily O'Reilly a ouvert en 2015 une enquête sur cette opacité et réclamé la publication des tableaux ; en 2018, le Tribunal de l'Union européenne (affaire De Capitani) a jugé que ces documents devaient, en principe, être accessibles. Le mécanisme, lui, tient toujours : on décide dans la salle fermée, on vote dans la salle ouverte.