Un dimanche matin, dans le silence d’une maison où les enfants ne
reviennent plus que pour les fêtes. Un soir, en regardant une étoile à
la fenêtre. Un instant, en marchant seul sur un chemin connu. Une
question s’élève — rarement formulée à voix haute, mais nettement sentie
: est-ce ça, ma vie ?
Beaucoup de personnes la rencontrent autour de la soixantaine. Elles
ont fait, souvent, « tout ce qu’il fallait » : études, premier emploi,
mariage, enfants, maison, carrière, retraite. Elles ont coché les cases
que la société leur avait données. Et pourtant, quelque chose revient.
Ce n’est pas un échec : c’est une étape. Cet article propose de la
comprendre, puis de tracer un chemin concret pour y répondre — sans
recette miracle ni promesse de transformation spectaculaire.
La question n’est pas «
suis-je heureux ? »
Le piège, quand ce malaise affleure, est de le traduire en une
question stérile : suis-je heureux ? Posée frontalement, elle
ne mène nulle part — elle appelle un oui ou un non, et tous deux sonnent
faux.
Une autre formulation, plus utile, consiste à demander : ai-je
habité ma vie, ou l’ai-je seulement traversée ? Le psychanalyste
Carl Jung distinguait deux moitiés de l’existence aux logiques opposées.
Dans la première, on se construit : on bâtit une identité, une place,
une famille. Dans la seconde, écrivait-il, la tâche change de nature —
il ne s’agit plus de s’étendre vers le monde mais de revenir vers soi,
ce qu’il nommait l’individuation. Le psychologue Erik Erikson
décrivait de son côté le dernier grand passage de l’âge adulte comme une
tension entre « intégrité » et « désespoir » : faire la paix avec la vie
qu’on a menée, ou la regarder avec amertume.
Autrement dit : ce sentiment de vide n’est pas une anomalie. C’est
l’axe normal de la deuxième moitié de la vie.
Trois axes pour habiter sa
vie
Comment répondre, concrètement, sans tomber dans la pensée positive
de surface ? Le livre Retrouver le chemin propose trois axes
qui se renforcent l’un l’autre : la présence, le silence, l’identité.
Aucun n’exige une conversion ni une retraite au monastère. Tous se
travaillent au quotidien.
La présence : être là où l’on
est
La capacité à être présent s’est érodée chez beaucoup d’adultes. On
mange avec son conjoint, mais la tête est sur l’écran du téléphone, sur
la liste de demain, sur la conversation d’hier. On est partout sauf
là.
Les travaux de chercheurs comme Daniel Siegel ou Bessel van der Kolk
sur l’attention et le système nerveux décrivent à quel point l’esprit
moderne vit en permanence dans plusieurs temporalités à la fois. Revenir
à la présence se travaille par des gestes simples : une marche de trente
minutes pour sentir vraiment les pieds toucher le sol ; un repas par
jour sans écran ni lecture ; une conversation où l’on écoute sans
préparer sa réplique. Ces pratiques paraissent dérisoires. Elles ne le
sont pas : l’attention pleine à autrui est devenue si rare qu’elle
change la qualité d’une relation.
Le silence : l’espace où
l’âme se repose
Le silence a presque disparu de la vie ordinaire : lumière
permanente, bruit de fond, notifications, télévision allumée par
habitude. Quand le dehors ne se tait jamais, le dedans non plus — la
pensée rumine, suit les alertes, ne se pose pas.
Retrouver le silence n’exige pas de devenir contemplatif. Quelques
minutes d’assise quotidienne, non pour « vider sa tête » (c’est
impossible) mais pour observer ce qui s’agite et y revenir ; une
demi-journée par semaine sans écran ; une promenade sans parler. Une
fois par an, certains s’offrent quelques jours dans un lieu silencieux.
L’enjeu n’est pas religieux : c’est de rouvrir l’espace où une vie
intérieure peut s’écouter.
L’identité :
qui l’on est quand les rôles s’effritent
On s’est construit par ses rôles — salarié, parent, conjoint, membre
d’un milieu. Or, autour de 60-75 ans, plusieurs s’effritent en même
temps : la retraite efface l’identité professionnelle, le départ des
enfants dilue l’identité parentale. Que reste-t-il alors ? Si l’on
n’était que ses rôles, on ne serait plus rien. Si l’on est davantage,
encore faut-il découvrir quoi.
C’est exactement le travail d’individuation décrit par Jung. Il se
soutient par des pratiques modestes : tenir un journal à la main, faire
chaque année une « revue de vie » pour regarder en arrière et en avant,
se poser des questions ouvertes (qu’est-ce qui me met en colère, et
que dit cette colère de moi ?), reprendre une activité créative
pour le seul plaisir d’exister dans le faire.
Pourquoi ces trois
axes tiennent ensemble
Présence, silence et identité ne sont pas trois disciplines séparées.
La présence crée du silence intérieur, parce qu’on cesse de fuir dans
l’évasion mentale. Le silence révèle l’identité profonde, parce que les
rôles cessent de parler à votre place. Et l’identité enfin reconnue rend
la présence soutenable, parce qu’on n’a plus besoin de fuir ce que l’on
est.
Ce chemin n’a rien de spectaculaire. Il est quotidien, lent, parfois
ingrat au début. Mais il répond à la seule question qui compte vraiment
dans la seconde moitié de la vie : non pas combien de temps me
reste-t-il, mais vais-je l’habiter ?
Pour aller plus loin
Cet article résume les trois axes développés dans Retrouver le
chemin, de Jacques Jordens (série État d’âme). Le livre
détaille douze pratiques concrètes — quatre par axe — à intégrer
progressivement, et s’appuie sur les traditions contemplatives, la
philosophie classique et la psychologie des âges (Jung, Erikson,
Hillman), sans imposer aucune obédience. Un compagnon pour celles et
ceux qui veulent, dans le temps qui reste, habiter leur vie plutôt que
la traverser.
➜ Découvrir Retrouver le
chemin, tome 1 de la série État d’âme.
Du même auteur
Dans la même série État d’âme, de Jacques Jordens, autour de
la vie intérieure et du sens :
- Nourrir
l’Âme — les huit nourritures concrètes de la vie
intérieure. - L’Hubris — la
démesure et la juste mesure de soi. - Ce que
j’aurais dû savoir — les leçons de chaque âge, transmises à
temps.
Et le panorama des mécanismes qui structurent notre quotidien :
Les
Rouages, la synthèse de la série du même nom.