La preuve marchande
inverser la charge de la preuve : « non prouvé » devient « faux » — et c'est celui qui paie les études qui choisit ce qu'on cherche à prouver.
La preuve marchande est un renversement de la charge de la preuve au profit de celui qui vend. Le principe honnête serait : tant qu'un produit n'est pas démontré sûr, on se méfie. Le rouage inverse la règle — tant que le danger n'est pas prouvé « hors de tout doute », le produit est réputé bon — et comme la preuve du danger est longue, coûteuse et contestable, on gagne des années. Mieux : c'est souvent le vendeur qui finance les études qui le concernent, et l'on sait ce que cela fait aux résultats. Le cas d'école est le tabac : des décennies durant, l'industrie n'a pas eu à prouver l'innocuité de la cigarette, elle a seulement entretenu le doute — « doubt is our product », dit une note interne restée célèbre. Les historiens Naomi Oreskes et Erik Conway ont montré (Merchants of Doubt, 2010) comment cette même fabrique du doute a resservi, parfois avec les mêmes experts, du tabac aux pesticides et au climat. Le rouage ne dit jamais « c'est faux » : il dit « ce n'est pas prouvé », et fait passer l'absence de preuve pour une preuve d'absence. Décoder cela tient en une question : qui a payé l'étude qu'on me cite ?