Le cliquet
un rouage qui n'avance que dans un sens : chaque crise ajoute un pouvoir qu'on ne rend jamais.
Un cliquet, en mécanique, est cette petite dent qui laisse une roue tourner dans un sens et l'empêche de revenir en arrière. En politique, le mot désigne les mesures qui ne s'annulent jamais : une fois prises, elles deviennent le nouveau point de départ. Un impôt « exceptionnel et temporaire » qui s'installe ; des pouvoirs de surveillance votés pour une urgence et jamais rendus ; une compétence transférée à un échelon supérieur, qui ne redescend plus. L'économiste Robert Higgs a donné à ce phénomène son nom savant, l'« effet de cliquet » (ratchet effect, Crisis and Leviathan, 1987) : l'État croît par à-coups, à la faveur des crises, et se stabilise chaque fois à un niveau plus haut. Le rouage est redoutable parce qu'il est asymétrique : ajouter une règle, un pouvoir, un prélèvement se fait vite, dans l'émotion d'un moment ; les retirer demande un effort politique que presque personne n'entreprend. Résultat : le périmètre du pouvoir n'avance que dans un sens. Nommer le cliquet, c'est se donner le réflexe de poser, devant chaque mesure « provisoire », la seule question qui compte : et quand, exactement, la retire-t-on ?