Le privilège exorbitant
le luxe de payer ses dettes dans sa propre monnaie qu'on imprime soi-même — celui du dollar.
L'expression est d'un ministre français des Finances des années 1960, Valéry Giscard d'Estaing, et l'économiste Barry Eichengreen en a fait un livre (Exorbitant Privilege, 2011). Elle désigne l'avantage unique que tire le pays dont la monnaie sert de réserve au monde entier — aujourd'hui les États-Unis, avec le dollar. Comme tous les pays ont besoin de dollars pour commercer (le pétrole, les matières premières se paient en dollars) et pour constituer leurs réserves, ils prêtent en permanence aux États-Unis en achetant leur dette. Résultat : l'Amérique peut s'endetter dans sa propre monnaie, à taux réduit, et vivre durablement au-dessus de ses moyens — une facilité refusée à tout autre pays. L'ampleur : environ 59 % des réserves de change mondiales sont encore en dollars (données du FMI, 2023), très loin devant l'euro. Le rouage n'est pas un vol : c'est une position héritée de l'après-guerre (accords de Bretton Woods, 1944), entretenue par la confiance et l'habitude. Mais il éclaire une asymétrie que les leçons de « sérieux budgétaire » passent sous silence : la règle n'est pas la même pour celui qui bat la monnaie du monde et pour les autres. Mais ce privilège n'a rien d'éternel : il tient à une condition — que le monde continue d'avoir besoin de dollars. Or une large part de ce besoin vient d'un fait précis : le pétrole et les matières premières se paient en dollars depuis les années 1970 (le « pétrodollar »), ce qui oblige chaque pays à en détenir. Si cela change — c'est la dédollarisation : du pétrole vendu en d'autres monnaies, des banques centrales qui diversifient leurs réserves ou accumulent de l'or, des échanges réglés en monnaies locales —, la demande structurelle de dollars faiblit, et le privilège avec elle. C'est pourquoi le statut du dollar est aussi un enjeu de puissance : il est l'un des piliers de l'hégémonie américaine, et sa lente érosion (la part du dollar dans les réserves recule depuis vingt ans) est suivie comme un enjeu stratégique majeur. Rien ne dit que le dollar tombe demain — l'inertie, la confiance et l'absence d'alternative crédible le soutiennent encore. Mais un privilège est une position, pas une loi de la nature : il se conteste, et il commence à l'être. Décoder « la force du dollar », c'est y voir la force d'un arrangement — et les arrangements changent.