RG06

La Résistance Capturée

Jacques Jordens

Série : Les Rouages →

La Résistance Capturée

La page de vente


Pourquoi rien ne change vraiment

Vous l’avez peut-être vécu. Vous avez été gilet jaune sur un rond-point. Vous avez milité dans une ZAD. Vous avez signé la pétition contre les pesticides. Vous avez voté écologiste. Vous avez manifesté contre la réforme des retraites. Vous avez occupé une place avec Nuit Debout. Vous avez crié « On ne lâche rien ».

Et puis. Au bout de trois mois, six mois, deux ans — le mouvement s’éteint. La loi passe. La forêt est rasée. Les pesticides sont prolongés. Le pouvoir continue. Et vous, vous rentrez chez vous, un peu plus las, un peu plus cynique, prêt pour le mouvement suivant qui sera tout aussi capturé.

Ce n’est pas un hasard. Et ce n’est pas votre faute. Ce sont des mécanismes systémiques qui font que les oppositions, dans les sociétés modernes, sont structurellement vouées à l’échec. Comprendre ces mécanismes est le premier pas pour bâtir des oppositions qui — peut-être — les contournent.


Les cinq mécanismes de capture

Mécanisme 1 — La récupération idéologique (greenwashing, pinkwashing, wokewashing).

L’industrie observe les critiques qu’on lui adresse. Au lieu de changer, elle adopte le vocabulaire des critiques pour neutraliser la critique elle-même. Exemples :

  • BP devient « Beyond Petroleum » en 2000. Continue à extraire 2,1 milliards de barils par an.
  • Coca-Cola lance des campagnes « anti-obésité ». Continue à vendre 1,9 milliard de boissons sucrées par jour.
  • Nestlé adopte le discours du « commerce équitable ». Continue à acheter du cacao en Côte d’Ivoire avec des conditions de travail problématiques.
  • Total devient TotalEnergies en 2021. Continue à investir massivement dans le pétrole et le gaz.
  • Toutes les grandes marques de mode adoptent des slogans féministes (« Be a Lady », « Empowering Women »). Continuent à externaliser leur production au Bangladesh.

La récupération désamorce la critique : il devient difficile de critiquer Coca-Cola pour l’obésité quand Coca-Cola finance des programmes anti-obésité. Le public confondit.

Cas particulier : la cooptation des marques rebelles. Quand une marque vraiment alternative émerge, elle est rachetée. Ben & Jerry’s racheté par Unilever (2000). The Body Shop racheté par L’Oréal (2006). Innocent Drinks racheté par Coca-Cola (2009). Whole Foods racheté par Amazon (2017). À chaque fois, le discours est maintenu, la substance est diluée.

Mécanisme 2 — Le financement dépendant.

Les organisations qui devraient porter la critique systémique ont besoin d’argent pour fonctionner : - ONG : dons individuels (peu prévisibles), subventions d’État, dons de fondations philanthropiques (Gates, Soros, Ford), partenariats d’entreprise. Toutes ces sources créent des dépendances. - Syndicats : cotisations (en baisse partout en Europe) + subventions paritaires + financement public. La perte d’autonomie financière a affaibli leur capacité à dire non. - Associations militantes : projet par projet, dépendant des appels à projets de fondations ou de l’État. - Presse engagée : revenus publicitaires (limitent les sujets critiquables), abonnements (limités), souvent financements publics indirects.

Exemple emblématique : Greenpeace France prend environ 20-30 % de son budget en partenariats avec des entreprises. Discrètement, certains sujets sont moins traités que d’autres. Personne ne signe d’engagement explicite — mais la prudence éditoriale s’installe.

Mécanisme 3 — La cooptation des leaders.

Le pouvoir absorbe ses opposants en leur donnant accès : - Daniel Cohn-Bendit : leader Mai 68, devenu député européen écologiste, puis figure médiatique acceptée, déclarations contradictoires sur 50 ans. - José Bové : militant paysan radical (démontage McDo), devenu député européen écologiste, puis conseiller institutionnel. - Nicolas Hulot : présentateur écologiste TV, devenu ministre de Macron en 2017, démission en direct en 2018 après avoir compris qu’il ne pouvait rien faire. - Yannick Jadot, Marine Tondelier : carrière écologiste institutionnalisée. Le discours est maintenu, la pratique devient gestion. - En Belgique : Ecolo dans plusieurs coalitions gouvernementales depuis 1999. Bilan critique sur la « radicalité » de leur programme.

Chaque cooptation désamorce une frange. La frange suivante apparaît plus radicale… puis elle est cooptée à son tour.

Mécanisme 4 — La répression sélective.

Depuis le 11 septembre 2001, l’arsenal juridique anti-dissidence s’est massivement étoffé :

  • France : loi sur le renseignement (2015), état d’urgence permanent (2015-2017 puis intégré au droit commun), loi sécurité globale (2021), loi séparatisme (2021), loi confortant le respect des principes de la République (2021). L’article 421-2-5 CP (apologie du terrorisme) a été utilisé contre des activistes pour des messages Facebook anodins.
  • Belgique : loi-réforme antiterroriste 2017 (élargissement définition), loi data retention 2022, loi sur les caméras de reconnaissance faciale 2024.
  • Reconnaissance faciale : Italie, Royaume-Uni utilisent en manifestations. France et Belgique évaluent.
  • Surveillance numérique : interception massive des communications (mise en cause Snowden 2013, jamais vraiment restreinte depuis).

Effet refroidisseur : beaucoup de jeunes hésitent à s’engager parce qu’ils savent qu’leur dossier numérique suit. Les manifestations en France attirent 60 % de moins de monde qu’en 1995-2000 pour des sujets équivalents.

Mécanisme 5 — La fragmentation identitaire.

Les politiques identitaires — féministe, écologiste, antiraciste, anticapitaliste, queer, anticolonial, ouvrière — segmentent les opposants potentiels en groupes qui : - Se concurrencent pour la légitimité morale (qui souffre le plus ? qui mérite la priorité ?). - Ne s’allient pas sur des objectifs concrets transversaux (réformes fiscales, accès aux services publics, démocratisation). - S’enferment dans des entre-soi de plus en plus pointus (intersectionnalité comme outil d’auto-critique permanente).

Ce mécanisme est partiellement autoinfligé. Mais il est aussi encouragé par les pouvoirs : il est beaucoup plus facile de gérer 50 mouvements minoritaires que une coalition de classe moyenne et populaire.

Le résultat : il n’existe plus en France ni en Belgique de bloc politique capable de faire passer des réformes structurelles. Toutes les majorités sont coalitionnelles, fragiles, dépendantes de petits arbitrages.


Que faire — des pistes, pas des recettes

Ce livre n’est pas un manuel de révolution. Il propose des principes que les oppositions efficaces partagent souvent :

Principe 1 — Financement diversifié et transparent. Multiplier les sources, garder une part majoritaire en cotisations/dons populaires, publier la liste des donateurs.

Principe 2 — Leadership rotatif. Pour éviter la cooptation, faire tourner les porte-paroles. Une figure non-coptable est une figure dont personne ne sait le nom.

Principe 3 — Décentralisation structurelle. Pas de hiérarchie unique qu’on peut décapiter ou racheter. Des cellules autonomes liées par les objectifs, pas par les ordres.

Principe 4 — Alliances trans-identitaires. Construire des coalitions sur objectifs (impôt sur la fortune, retraite, services publics) plutôt que sur identités. Refuser que la lutte se réduise à une compétition de souffrances.

Principe 5 — Sortie de l’urgence médiatique. Ne pas chercher la une. Construire sur la durée (10-20 ans). Les vraies victoires culturelles sont longues (le mariage gay a pris 30 ans, la loi Veil 5 ans, le suffrage universel féminin 100 ans).

Principe 6 — Autonomie matérielle. Là où c’est possible : agriculture paysanne, monnaies locales, énergie décentralisée, coopératives, commons. Réduire la dépendance au système qu’on critique.


Un auteur sans illusion ni résignation

Jacques Jordens écrit ce livre sans optimisme déraisonnable — la capture est puissante, structurelle, ancienne. Mais aussi sans résignation — la conscience de la capture est la première condition pour bâtir des oppositions qui ne se laissent pas attraper. Plusieurs des principes proposés ont fonctionné historiquement (Solidarność polonaise, Confederazione Nazionale Coltivatori Diretti italienne, écologie politique allemande des années 1980).


À qui s’adresse ce livre

  • À tous ceux qui ont milité et ressenti le goût amer de la capture.
  • Aux organisateurs de mouvements en cours qui cherchent à ne pas répéter les erreurs.
  • Aux étudiants en sciences politiques, sociologie, philosophie politique.
  • Aux citoyens qui veulent comprendre pourquoi rien ne semble jamais changer vraiment.

Format et caractéristiques

  • 215 pages — format trade 6×9 et A5
  • 13,00 € broché — 10,00 € EPUB
  • Bibliographie : Foucault, Bourdieu, Hardt-Negri, Naomi Klein, Olin Wright, Lordon

L’opposition n’échoue pas par manque de courage.
Elle échoue parce qu’elle se laisse capturer par les mécanismes mêmes qu’elle combat.
Reconnaître ces mécanismes, c’est cesser d’y entrer.