Dictionnaire critique des mots qui pensent à votre place.
« Le gouvernement a annoncé un plan de résilience prévoyant des mesures d’ajustement nécessaires pour optimiser les dépenses publiques. Une restructuration est en cours dans plusieurs administrations, accompagnée d’un plan d’accompagnement des agents concernés. Le ministre a appelé à la mobilisation de tous les acteurs de terrain dans un esprit de vivre-ensemble. »
Vous reconnaissez les mots. Vous n’avez rien compris de ce que cela veut dire. Et précisément : c’est le but.
Cette langue — qu’on appellera ici la novlangue contemporaine — fait écho à la Newspeak que George Orwell décrivait dans 1984 (1949) : une langue conçue pour rendre impossible la formulation de certaines pensées. La novlangue moderne ne pousse pas la chose aussi loin — elle est moins dystopique. Mais elle opère sur le même principe : dégrader le vocabulaire pour dégrader la pensée.
Ce livre est votre rééquipement linguistique. Un dictionnaire critique. Pour reprendre les mots qu’on vous a discrètement substitués.
Dans 1984, George Orwell décrit une langue d’État, le Newspeak, conçue pour : - Réduire le vocabulaire (moins de mots = moins de pensées possibles). - Inverser les sens (« la guerre c’est la paix », « la liberté c’est l’esclavage »). - Uniformiser par grammaticalisation excessive (« plusbon » pour « excellent »). - Faire disparaître les mots subversifs.
La novlangue contemporaine n’a pas la même intentionnalité totalitaire. Mais elle fonctionne par des mécanismes similaires : - Effacement de mots précis (révolution, classe, exploitation, oppression — dévalorisés). - Création de mots flous qui neutralisent (résilience, agilité, accompagnement). - Inversion sémantique (réforme = régression sociale ; libéralisation = oligopole). - Saturation par buzzwords qui empêchent la pensée précise.
L’autrice belge Stéphane Foucart (Les Marchands de doute), le linguiste George Lakoff (Don’t Think of an Elephant), le philosophe Bernard Stiegler (La Société automatique), ont tous documenté ce phénomène.
Accompagnement (mot-clé du XXIᵉ siècle). - Sens officiel : aider, soutenir. - Sens pratique : remplacement, contrainte, suppression « en douceur ». - Usage médiatique : « nous accompagnerons les territoires touchés par la fermeture de l’usine » (= nous fermerons l’usine et donnerons quelques formations à ceux qu’on a virés). « Plan d’accompagnement du chômeur » (= contrôle, sanctions, « insertion forcée »). - Mot direct effacé : remplacement, licenciement, contrainte, sanction.
Réforme structurelle. - Sens officiel : changement profond et nécessaire. - Sens pratique : privatisation, dérégulation, recul de droits sociaux. - Usage médiatique : « il faut des réformes structurelles pour rester compétitifs » (= il faut baisser les salaires, allonger le temps de travail, réduire la protection sociale). - Mot direct effacé : régression sociale, libéralisation, démantèlement.
Plan de résilience. - Sens officiel : capacité à rebondir face aux chocs. - Sens pratique : austérité, coupes, plan d’austérité maquillé. - Usage médiatique : « le gouvernement a présenté un plan de résilience face à la crise énergétique » (= il fait payer la crise aux ménages). - Mot direct effacé : austérité, plan de rigueur, ajustement.
Flexibilité. - Sens officiel : souplesse adaptative. - Sens pratique : précarité, perte de protection. - Usage médiatique : « la flexibilité du marché du travail » (= moins de CDI, plus de précaires, contrats courts). - Mot direct effacé : précarité, déprotection.
Optimisation. - Sens officiel : amélioration de l’efficacité. - Sens pratique : réduction d’effectifs, intensification du travail. - Usage médiatique : « optimisation des effectifs » (= licenciements). « Optimisation fiscale » (= évitement fiscal légal mais moralement discutable). - Mot direct effacé : licenciement, exploitation, fraude légale.
Mobilisation. - Sens officiel : engagement collectif. - Sens pratique : réquisition, contrainte d’effort, surveillance accrue. - Usage médiatique : « mobilisation des forces de l’ordre » (= déploiement policier répressif). « Mobilisation des entreprises » (= obligation faite aux entreprises de participer à une politique). - Mot direct effacé : réquisition, contrainte.
Pédagogie. - Sens officiel : enseignement bienveillant. - Sens pratique : propagande, conditionnement, « faire passer » une réforme impopulaire. - Usage médiatique : « il faut faire preuve de pédagogie » (= il faut convaincre l’opinion qui ne veut pas). - Mot direct effacé : propagande, « faire avaler ».
Citoyen-acteur, citoyen-responsable. - Sens officiel : participation active à la vie démocratique. - Sens pratique : transfert de responsabilité de l’État vers l’individu. - Usage médiatique : « le citoyen-acteur du bien commun » (= débrouillez-vous, l’État se retire). - Mot direct effacé : abandon, désengagement de l’État.
Vivre-ensemble. - Sens officiel : cohabitation harmonieuse. - Sens pratique : injonction à accepter sans débat les politiques d’immigration, religieuses, sociales. - Usage médiatique : « il faut promouvoir le vivre-ensemble » (= il faut accepter sans discuter). - Mot direct effacé : intégration discutable, conflit non-résolu.
Inclusion. - Sens officiel : intégration équitable des différences. - Sens pratique : assimilation forcée à un modèle dominant, parfois sous couvert de tolérance. - Usage médiatique : « politique inclusive » (= conformité au cadre dominant, exclusion de fait des récalcitrants). - Mot direct effacé : assimilation, conformité.
Performance. - Sens officiel : excellence dans l’exécution. - Sens pratique : exploitation mesurable, intensification du travail. - Usage médiatique : « évaluation des performances » (= contrôle disciplinaire des salariés). - Mot direct effacé : exploitation, discipline.
Gouvernance. - Sens officiel : pilotage rationnel et participatif. - Sens pratique : délégation à des technocrates non-élus, dépolitisation. - Usage médiatique : « bonne gouvernance » (= conformité aux normes techniques imposées par des organisations internationales). - Mot direct effacé : gouvernement, pouvoir politique, conflit politique.
Régulation. - Sens officiel : encadrement du marché par la loi. - Sens pratique : légalisation au profit de certains acteurs dominants. - Usage médiatique : « régulation du marché numérique » (= règles favorisant les grandes plateformes contre les petites). - Mot direct effacé : favoritisme légal.
Transition (énergétique, écologique, démographique…). - Sens officiel : passage progressif vers un état souhaitable. - Sens pratique : changement déjà décidé, présenté comme inéluctable, dont les coûts sont sociaux. - Usage médiatique : « il faut accompagner la transition » (= il faut accepter ce qui se passe sans le discuter). - Mot direct effacé : restructuration, choix politique, décision unilatérale.
Le dictionnaire en compte une centaine comme cela.
Pourquoi cette substitution lexicale importe-t-elle ?
Parce que la langue détermine ce qu’on peut penser. Si vous ne disposez plus que des mots flous (« accompagnement », « résilience », « mobilisation »), vous ne pouvez plus penser précisément les phénomènes politiques et sociaux. Vous acceptez sans le savoir, parce que vous n’avez plus le vocabulaire pour refuser.
Inversement : retrouver les mots précis (licenciement, austérité, propagande, contrainte) — réoutille votre pensée. Vous redevenez capable de nommer ce qui se passe. Et ce qui est nommé devient discutable, critiquable, refusable.
C’est le pari de ce livre. Pas un pari politique de gauche, droite, ou centre. Un pari linguistique : que la précision du vocabulaire est une condition de la vie démocratique.
Une centaine d’entrées de novlangue contemporaine, analysées avec rigueur, exemples à l’appui.
Une grille de lecture des discours médiatiques, politiques, managériaux que vous entendez tous les jours.
Une rééquipement lexical : pour chaque mot de novlangue, un ou plusieurs mots précis que vous pouvez réutiliser.
Une réflexion philosophique sur le rapport langue-pensée (Orwell, Klemperer, Lakoff, Stiegler).
Un index des mots par domaine (économie, politique, social, environnement, RH) pour consultation rapide.
Jacques Jordens écrit ce livre avec colère contre l’érosion de la langue française et belge par la novlangue de gestion. Et avec respect pour la langue précise — celle qu’on peut encore trouver chez Camus, Orwell, Bourdieu, Klemperer.
Sa singularité : un dictionnaire lisible, utilisable au quotidien, qui transforme la consommation médiatique en exercice d’analyse linguistique. Vous lirez les journaux autrement après ce livre.
Quand on vous prend votre langue, on vous prend votre
pensée.
Récupérez vos mots — et vous récupérez votre tête.
Dans la même série — Les Rouages